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Juifs et Arabes travaillent ensemble... et ça marche !
Eli Ashkenazi - Ha’aretz

publié le samedi 24 septembre 2005.

"« Il y a un message ici » dit Yohanan Eshkhar, le co-directeur juif de l’école. « Un message de confiance pour casser la méfiance. Nous n’avons jamais eu auparavant une situation comme celle-ci dans laquelle des parents juifs pouvaient emmener leurs enfants dans une ville arabe. Le message a fait sauter l’atmosphère de suspicion, de peur. Ce pas a déjà réussi à générer un changement dans l’environnement local » dit-il."

Il y a quelques mois, Maida Othamna a invité Ruthie Weiss à lui rendre visite dans sa maison de Baka al-Garbiyeh. Weiss avait refusé son invitation. Cette semaine, les deux femmes étaient assises dans la salle de repos des professeurs dans l’école où elles enseignent, parlant de ce qui était arrivé. « J’étais prisonnière de mes propres préjugés. Toutes les histoires au sujet de la proximité de Baka al-Sharkiyeh (de l’autre côté de la Ligne verte) m’avaient fait peur. Avec le recul, j’ai réalisé que je m’étais trompée. Après tout, elle est venue me rendre visite à Hadera » dit Weiss.

« Je n’étais pas en colère » dit Othamna. « La réponse de Ruthie ne s’était pas faite par hasard. Il y a une réalité et il y a un mur entier de stéréotypes sur lesquels nous avons été élevés ».

Les deux femmes enseignent ensemble en primaire (Grade 1-B) dans l’école « Hand-in-Hand- Bridge Over the Wadi* » à Kfar Kara dans Wadi Ara, une école bilingue qui est suivie par des enfants arabes et juifs. Leur conversation traite des conflits journaliers qui arrivent dans les murs de l’école et de sa volonté de discuter sur tous les sujets et à essayer de comprendre le monde du voisin.

L’école a ouvert sa deuxième année scolaire cette année. « Hand-in-Hand- Bridge Over the Wadi » est la troisième école en Israël où des enfants arabes et juifs étudient ensemble. Les deux institutions les plus anciennes se trouvent à Jérusalem et dans le Bloc Seguev en Galilée. Comme ces institutions, elle fonctionne sous l’égide de l’association Yad B’yad à but non lucratif ; contrairement à elles, l’école est située dans une ville arabe et a été fondée à travers une initiative locale et non par un organisme à but non lucratif.

L’école de Kfar Kara a développé une série de rencontres entre les parents des communautés arabes et juives de Wadi Ara. Les événements d’octobre 2000 ont laissé des blessures profondes dans la région qui, dans le passé, avait connu la douleur des attaques terroristes, des expropriations de terre et de mauvaises relations entre voisins. L’idée était « de se mêler à la réalité et d’aller contre le courant » dans les mots de Mohammed Marzuk de Kfar Kara, un membre du groupe des parents. Alors, les parents avaient décidé que cela serait important de construire l’école dans une ville arabe.

« Il y a un message ici » dit Yohanan Eshkhar, le co-directeur juif de l’école (avec Nuha Hatib, la directrice principale). « Un message de confiance pour casser la méfiance. Nous n’avons jamais eu auparavant une situation comme celle-ci dans laquelle des parents juifs pouvaient emmener leurs enfants dans une ville arabe. Le message a fait sauter l’atmosphère de suspicion, de peur. Ce pas a déjà réussi à générer un changement dans l’environnement local » dit-il.

Au début, la proposition de fonder la nouvelle école a rencontré des difficultés. Le ministère de l’Education avait dit qu’il s’opposerait à son établissement « parce que c’est une école unique dans son genre, ce que nous ne pouvons plus autoriser ». Selon Eshkhar, « Cela n’a fait que provoquer une plus grande unité entre les parents. Ils ont dit : malgré tous les obstacles, cela ne fait pas de différence, nous sommes ici et l’école se réalisera ».

Les parents ont initié une campagne publique aidée par des membres de la Knesset et ont fait appel aux média. Finalement le ministère a accepté. « Quand la lutte des parents a abouti, tout ici était euphorie » se souvient Eshkhar. « D’un autre côté, il y avait le sentiment : nous avons pris un grand risque : que sait exactement l’équipe éducative ? Qu’enseigneront-ils exactement ? Qu’est ce qui va se passer ici ? ».

Objectif : 800 élèves

Lors de la première année scolaire, le nombre d’élèves s’élevait à 100 enfants allant du jardin d’enfants à l’école primaire. Lors de la deuxième année qui est décrite comme n’étant « plus euphorique mais pas encore devenue une routine », l’école comprenait 189 élèves du jardin d’enfants à l’école primaire. Les classes sont divisées de façon égale entre élèves juifs et arabes qui viennent de chaque village et ville de la région : Ara, Arara, Baka al-Garbiyeh, Umm al-Fahm, Zemer, Kafr Kara, Katzir, Pardes Hana, Karkour, Givat Ada, Binyamina, Zichron Yaakov et Givat Nili. Quarante candidats ont dû être refusés cette année là par manque de professeurs et de salles de classe.

L’école est située dans une structure en arc adjacente au campus éducatif de Kfar Kara. Le dirigeant du conseil local, Zuhir Yihye, a confié le bâtiment à « Bridge Over the Wadi ». Au début de l’année scolaire actuelle, un autre bâtiment a été donné à l’école bilingue.

D’autres ressources seront données pour l’école grandissante d’ici l’année prochaine. Les plans prévoient que l’école s’étendra éventuellement jusqu’aux classes de lycée avec environ 800 élèves. Elle résidera dans un nouveau campus éducatif qui doit être construit à Kfar Kara. Des dons sont actuellement collectés. L’opération de l’école est financé par le Ministère de l’Education, l’association « Hand in Hand » à but non lucratif et les parents, avec des parts plus ou moins égales.

Les enfants étudient de 8 heures du matin à 15.30 heures. « Ce n’est pas un paradis » dit Khaled Mahamid, un professeur de classe primaire. « C’est beaucoup d’heures et vous devez tout le temps prendre en compte deux langues. Cela demande beaucoup de préparation et beaucoup d’efforts pour chaque leçon. Il y a également beaucoup de réunions de parents. Mes amis disent que je passe plus de temps à l’école qu’à la maison ».

Le bilinguisme est intrinsèque à la philosophie de l’école. L’idéal est de donner un espace égale à l’arabe et à l’hébreu. On espère que les élèves deviendront totalement bilingues. C’est évident que les conditions ne sont pas celles d’un laboratoire. Les élèves juifs seront exposés à l’hébreu après l’école et pourront obtenir de l’aide de leurs parents qui comprennent la langue. Ceci n’est généralement pas le cas pour les élèves arabes.

Le langage est un monde d’images et de connotations. Pour l’enfant arabe, l’hébreu est la langue des « puissants » et ce n’est que par elle qu’il pourra progresser ; pour lui, c’est aussi la langue de « l’oppresseur ». Pour l’enfant juif, l’arabe est la langue d’une culture inférieure. L’école considère le bilinguisme comme un challenge. Le terme de challenge est en général constamment utilisé à la place du mot ‘difficile’.

Chaque classe a deux professeurs, un juif, l’autre arabe. Ils ne traduisent pas les paroles de chacun d’entre eux mais plutôt, ils font une leçon préparée d’avance. Dans une classe primaire de calcul, par exemple, classe enseignée par Haydn-Ronen et Suhad Gazmawi, chaque élève utilise un livre de classe écrit à moitié en hébreu et à moitié en arabe, sans aucune traduction. Suhad se réfère à un problème dans le livre et demande en arabe : « Omar a-t-il préparé suffisamment de fromage pour ses souris ? » Certains enfants répondent en hébreu et certains en arabe.

Weiss et Othamna se décrivent comme des sœurs siamoises. « Cela implique beaucoup d’énergie et de patience. Les préparations que nous faisons pour chaque leçon sont très difficiles. Nous devons collaborer totalement pour construire le plan de la leçon. Dans le système scolaire ordinaire, un professeur prépare sa leçon comme il le sent ».

Weiss qui a enseigné au sein du système scolaire ordinaire pendant 30 ans, décrit le travail à « Bridge Over the Wadi » comme un cadeau pour elle. « Les enfants étudient dans de petites classes de 28 élèves chaque. Notre travail avec l’élève est presque individuel. C’est comme ce qui est préconisé dans le rapport Dovrat**, sauf qu’ici c’est pour de vrai ».

Weiss ne connaît pas l’arabe et étudie maintenant la langue dans un cours spécial pour les enseignants de l’école. Il n’y a pas de cours identique pour l’hébreu étant donné que ce n’est pas nécessaire. Selon Weiss « Cela ne devrait pas être ainsi. Pourquoi Maida devrait-elle connaître l’hébreu alors que je ne connais pas sa langue ? Je crois en l’idée de l’école. Cela accomplira des résultats. Dans dix ou vingt ans, ces enfants seront les dirigeants de demain ».

« Il y a une lumière qui brille dans leurs yeux »

Eshkhar, qui partage les fonctions pour diriger l’école avec son collègue Hatib, dit : « On doit travailler ensemble, penser ensemble, prendre des décisions ensemble, créer un système de gestion commun. Tout doit se construire sur une totale confiance et quand cela marche, alors c’est incroyable. C’est la même chose pour les professeurs. On doit développer un travail d’équipe qui sera aussi un modèle pour les enfants. C’est un travail difficile et il n’y a pas de récompense pour tout le travail supplémentaire, mais il y a une lumière qui brille dans leurs yeux ».

Dans certaines classes, les enfants se divisent en deux groupes selon leur religion. C’est le cas pour les cours de langue maternelle et pour les leçons de Torah et du Coran. Les jours d’Indépendance (Independence Day et Nakba Day), les classes sont également séparées et par la suite une réunion commune a lieu.

On a beaucoup réfléchi aux jours d’indépendance qui peuvent être un sujet très sensible dans l’école. L’équipe éducative a passé plusieurs week-ends ensemble, moments où ils ont exploré leur propre identité et celles de l’autre. Les parents participent aux ateliers et apprennent à se connaître. « Ils commencent à comprendre qu’il y a des choses que nous n’avons pas appris, des choses qu’on nous a pas dit, des choses que nous ne savions pas au sujet de l’autre côté qui vit ici avec nous » dit Eshkhar.

A la proximité de la douleur des juifs le jour du souvenir, la douleur ressentie par les Palestiniens le jour de la Nakba est accentuée : c’est la douleur d’être déraciné, d’être un réfugié. « L’enfant juif ressent ce que ressent un élève d’une école ordinaire mais il ressent aussi la tristesse du Palestinien » dit Eshkhar. « Quand il reçoit cela à un jeune âge sans le bagage que nous adultes avons, il y a une possibilité d’élever les enfants d’une façon différente avec une compréhension sur ce qui nous est arrivé et arrivé aux autres, tout en réfléchissant sur les façons avec lesquelles les choses auraient pu être faites différemment, sans perpétuer le conflit ».

Le professeur Khaled Mahmid raconte qu’il y a eu dans sa classe des conversations extrêmement difficiles. « Certains enfants ont dit : ‘vous nous avez volé notre terre’ et d’autres choses comme ça. A la fin, tout le monde a donné son avis. Ils apprennent à respecter l’opinion de l’autre, même quand des déclarations extrêmes sont formulées. »

Tamar Abu-Moch qui est mariée à un arabe et qui a deux enfants dans l’école, dit : « Cette école semble avoir été créé pour nous, les parents binationaux. Je ne crois que dans des projets à cette échelle et pas dans les classes après l’école ni dans les rencontres, mais dans des projets qui ont un horizon vaste. C’est une goutte d’eau à la mer mais cela provoque des vagues positives dans la région. Vous devez garder à l’esprit qu’il y a des juifs qui ont peur d’entrer à Kfar Kara pour acheter une pita. Il y a une très grande ignorance vis-à-vis des arabes en Israël. Ce genre d’école peut changer cela jusqu’à un certain point. Il y a des parents qui assistent aux réunions à 8 heures du soir. Auparavant, ils n’auraient jamais osé venir ici à une heure pareille. Tout à coup, ils comprennent l’ignorance dans laquelle ils vivaient auparavant. »

*Hand in Hand -Bridge Over the Wadi : http://www.handinhandk12.org/index....

** Rapport Dovrat : rapport du Ministère de l’Education en mai 2004 qui remet en question l’éducation israélienne et a provoqué la colère de beaucoup d’enseignants.

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21 septembre 2005, - Ha'aretz : http://www.haaretz.com/h...
Traduction : Ana Cléja