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Il n’y a aucun remède contre le langage de la vérité
Robert Fisk

publié le vendredi 14 avril 2006.

" Pour lui l’importance et le mal de l’Holocauste ne dépendaient pas de l’identité juive de ses victimes. Le redoutable, la cruauté de l’Holocauste émanaient du seul fait que les victimes étaient des êtres humains, juste comme vous et moi. "

Une leçon de l’Holocauste pour nous tous

Sur un stand de livres d’occasion, rue Monsieur le Prince à Paris il y a quelques jours, j’ai trouvé le second volume du journal intime de Victor Klemperer. Le premier volume racontait sa dégradation implacable, horrifiante en tant que juif allemand, durant les huit premières années du règne d’Hitler - de 1933 à 1941 ; je l’avais acheté au Pakistan, juste avant les bombardements de l’Afghanistan par les Américains en 2001.

J’avais trouvé étrange cette expérience, buvant doucement un thé au milieu des vestiges de Raj, près de moi des roses se battaient avec la pelouse, dans un vieux cimetière militaire britannique tout au bout de la route, et prenant connaissance des efforts de Klemperer dans son livre, pour survivre dans Dresde avec son épouse Eva alors que les nazis envahissaient les quartiers juifs. J’avais été encore plus intrigué de voir comment Klemperer, infiniment héroïque - un cousin du grand pilote -, avait montré une grande compassion pour les Arabes palestiniens des années 1930, qui étaient dans la crainte de perdre leur patrie pour un Etat juif. « Je ne peux rien faire moi-même » écrivait Klemperer le 2 novembre 1933, alors que depuis neuf mois Hitler était chancelier d’Allemagne. « J’ai de la sympathie pour ces Arabes qui se révoltent (en Palestine) et dont la terre est ‘achetée’. Le même sort que les Peaux-Rouges disait Eva. »

Encore plus déroutante était la critique du sionisme par Klemperer, une critique qu’il n’a même par reconsidérée alors que commençait l’Holocauste d’Hitler contre les Juifs d’Europe. « Pour moi, » écrivait-il en juin 1934, « les sionistes, qui veulent retourner dans l’Etat juif de l’année 70 après Jésus-Christ... sont aussi repoussants que les nazis. Avec leur goût du sang, leurs ‘racines culturelles ‘antiques, leur fin du monde à moitié hypocrite, pleine de détours, ce sont des adversaires à la mesure des nationaux-socialistes... »

Pourtant, le bilan jour après jour fait par Klemperer de l’Holocauste, la cruauté de la Gestapo locale à Dresde, le suicide de juifs qu’on destine à être transporter vers l’Est, les premières connaissances qu’il avait d’Auschwitz - Klemperer avait découvert le nom du plus tristement célèbre des camps d’extermination dès mars 1942, mais il n’a réalisé l’importance des meurtres massifs que dans les derniers mois de la guerre - le remplissaient de colère à l’égard de quiconque voulait nier encore la réalité du génocide juif.

Alors que je lisais ces récits, le RER qui m’emmenait vers l’aéroport Charles-de-Gaulle a traversé la station Drancy, avec son architecture art déco des années 30 - c’est là où les juifs français avaient été détenus par leur propre police avant d’être déportés à Auschwitz -et j’aurais souhaité que le Président de l’Iran, Ahmadinejhad, soit avec moi dans ce train.

C’est Ahmadinejad qui a dit que l’Holocauste juif n’était qu’un « mythe », lui qui, avec ostentation, a demandé une conférence - à Téhéran bien sûr - pour faire la vérité sur le génocide des 6 millions de juifs alors que tout historien sain d’esprit le considère comme l’une des plus épouvantables réalités du 20è siècle, avec naturellement l’Holocauste d’un million et demi d’Arméniens en 1915.

La meilleure réponse aux absurdités enfantines d’Ahmadinejad est venue de l’ancien Président de l’Iran, Khatami, le seul dirigeant honnête du Moyen-Orient de notre temps, dont le refus de permettre la violence à ses propres partisans l’a conduit, inévitablement et tristement, à céder la « société civile » entre les mains de ses opposants religieux les plus impitoyables. « La mort d’un seul juif est un crime » déclarait-il, démolissant d’une seule phrase le mensonge que son successeur essayait de propager.

En fait, sa réponse exprimait quelque chose de beaucoup plus fort : pour lui l’importance et le mal de l’Holocauste ne dépendaient pas de l’identité juive de ses victimes. Le redoutable, la cruauté de l’Holocauste émanaient du seul fait que les victimes étaient des êtres humains, juste comme vous et moi.

Comment pouvons-nous persuader les musulmans du Moyen-Orient de cette vérité simple ? Je pense que la lettre adressée par le responsable du Comité juif iranien, Haron Yashayaie, à Ahmadine fournit une partie de la réponse. « L’Holocauste n’est pas plus un mythe que le génocide par Saddam (Hussein) perpétré à Halabja, ou le massacre par (Ariel) Sharon des Palestiniens et des Libanais dans les camps de Sabra et Chatila » écrivait Yashayaie, qui représente les 25 000 juifs d’Iran.

Remarquez qu’on ne cherche pas ici à faire des comparaisons. Six millions de juifs assassinés est un crime numériquement plus énorme que les milliers de Kurdes gazés à Halabja, ou les 1 700 Palestiniens tués par les Phalangistes libanais, alliés d’Israël, à Sabra et Chatila en 1982. Mais la lettre d’Yashayaie ébauchait une autre forme de parallèle : la douleur que le reniement de l’histoire provoque chez les survivants.

J’ai vu que les Israéliens avaient nié leur implication armée dans les massacres de Sabra et Chatila, en dépit de la propre enquête d’Israël qui prouvait qu’Ariel Sharon avait bien envoyé les assassins dans le camp ; et je me souviens comment la CIA avait au début incité les ambassades américaines à accuser l’Iran du gazage d’Halabja.

Aussi, il est facile de trouver des exemples pour montrer l’un des plus fieffés mensonges utilisés contre les 750 000 Palestiniens qui ont fui leur terre en 1948 : que les stations de radio arabes leur auraient ordonné de quitter leurs maisons jusqu’à ce que les juifs aient été « rejetés à la mer » et qu’alors, ils pourraient revenir reprendre possession de leur bien. Les chercheurs universitaires israéliens eux-mêmes ont prouvé que de telles émissions de radio n’avaient jamais existé, que les Palestiniens avaient fui - victimes de ce qu’aujourd’hui nous appelons un nettoyage ethnique - après toute une série de massacres par les forces israéliennes, spécialement au village de Deir Yassin, tout près de Jérusalem.

Que peut-on apprendre encore du deuxième volume du journal intime de Klemperer ? Juste après qu’ils aient été informés, lui et Eva, par la Gestapo qu’ils seraient déportés dans l’Est pour y mourir, la RAF s’est mise à bombarder Dresde et les archives de la Gestapo ont brûlé avec les dizaines de milliers de civils qui ont péri dans les flammes. L’intégralité des documents retraçant la vie des Klemperer s’est trouvée réduite en cendre, comme les juifs qui les avaient précédés à Auschwitz. Alors, tous les deux, ils ont enlevé leur étoile jaune et ont erré en Allemagne, comme des réfugiés sans papiers, jusqu’à ce qu’ils soient sauvés par la capitulation des nazis.

Un peu avant leur délivrance, ils avaient encore montré de la compassion à l’égard de trois soldats allemands éperdus dans les forêts de leur propre pays. Même durant leurs pires épreuves, alors qu’ils attendaient le coup de sonnette de la Gestapo à leur maison de Dresde pour les informer de leur destinée, Klemperer avait été capable d’écrire dans son journal une phrase que chaque journaliste et historien devraient apprendre par cœur : « Il n’y a aucun remède contre le langage de la vérité ».

journaliste à The Independent, et auteur de Pity the Nation. Il contribue aussi à la publication de CounterPunch : « The Politics of Anti-Semitism ». Le dernier livre de Fisk est The Conquest of the Middle-East.
6 avril 2006 - http://www.counterpunch.com/fisk040...
Traduction : JPP