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La Syrie : tenir tête à Israël ne peut pas justifier tout le reste !

Edito CCIPPP
publié le lundi 18 avril 2011.

20 Avril 2011

« Tout le reste » étant énorme : un régime autoritaire, répressif et corrompu à souhait, qui prive lui aussi de pain, de liberté et de dignité son peuple ! 200 morts en un mois de contestation populaire, débutée le 15 mars par des revendications de réforme, et radicalisée avec le temps et la répression, au point de réclamer - quoique timidement – « la chute du régime », comme dans les autres pays arabes.

Le régime syrien joue de sa spécificité : il est le fer de lance de l’opposition à l’influence américaine et à Israël. Il est le soutien du Hizbullah et des organisations palestiniennes, autant le FPLP, que le Hamas ou le Jihad islamique. C’est un capital de légitimité non négligeable, qui a son effet sur la modération des revendications et sur celle des condamnations.

Ce régime est certainement haï par Israël, les Etats-Unis et plusieurs pouvoirs arabes encore en place. Il est l’objet de complots qui visent à le déstabiliser, voire à le renverser. C’est l’évidence même, comme d’ailleurs l’a bien souligné Bachar Assad lui-même dans son dernier discours. Que des groupuscules armés, encouragés ou commandités par ses ennemis puissent sévir dans le pays, profitant de l’état général de tension et de désordre, est certainement vrai.

Mais ceci n’explique pas cela ! Le fond du problème reste la nature du régime syrien  : autoritaire, répressif et corrompu à souhait ! Le régime joue aussi implicitement des autres spécificités qui le caractérisent. Certaines sont relatives à la structure du pouvoir en Syrie, d’autres à la place géostratégique du pays.

La Syrie moderne, de l’après sultanat ottoman, a connu une longue histoire de coups d’Etat successifs, de rivalités des Cités-Etats. Ces phénomènes si présents dans son histoire récente indiquaient l’absence d’une élite cohérente et élaborée sur le plan national, si bien qu’il est communément admis que c’est le pouvoir de Hafez Assad qui a pu y établir une sorte de stabilité et d’unité.

Ce pouvoir s’est basé essentiellement sur deux assises  :
- 1) un esprit de corps communautaire qui a noyauté l’armée et les services de sécurité, et a construit de multiples appareils parallèles qui rivalisent, s’équilibrent, s’espionnent et se neutralisent mutuellement, rendant impossible un coup d’Etat en Syrie, mais créant des forteresses plus ou moins autonomes, gérées chacune par un homme fort du régime,
- 2) des compromis avec la bourgeoisie traditionnelle, surtout damascène. Le tout étant enveloppé d’une répression/restriction totale de l’espace public occupé par le parti Bath et les appareils « populaires » qui lui sont affiliés.

A son arrivée au pouvoir, Hafez Assad était considéré pro-américain, du fait qu’il avait renversé un régime, baathiste lui aussi (1966-2000), mais qui se revendiquait idéologiquement et socialement de la gauche radicale, et qui était ouvertement hostile à Israël, et prônait « la guerre du peuple ».

L’arrivée de H. Assad n’a pas épargné à la Syrie des secousses violentes ; la plus éprouvante (1979-1982) avait démarré par des revendications sociales et démocratiques, et fini totalement engloutie par la confrontation avec les frères musulmans, organisation presque inventée (ou du moins exagérée) par le régime pour faciliter et légitimer la répression. Des ressemblances inquiétantes avec les événements en cours aujourd’hui… cet épisode s’est terminé par le massacre de la ville de Hama (30 mille morts). Mais la « victoire » de Hafez Assad l’a, par la suite, obligé à se séparer de ses appareils les plus communautaires et les plus répressifs (que menait son frère Rifaat), et à entamer une « ouverture », essentiellement économique.

Le compromis avec le bazar de Damas se traduisait par un partage des champs  : le politique reste entre les mains du pouvoir en contrepartie d’un allègement progressif des mesures restrictives du contrôle de l’économie par l’Etat. C’est durant la dernière décennie du règne de Hafez Asad que cette tendance s’est confirmée et s’est légalisée. On le disait tirant toutes les ficelles à la fois, dans un jeu d’acrobatie permanente pour la sauvegarde de son régime. Il a même participé à la première guerre contre l’Iraq, en 1991, aux côtés de la « coalition internationale » menée par les Américains et les Saoudiens. Et il s’était imposé comme un intermédiaire privilégié de Washington durant la guerre civile au Liban qui visait au final l’OLP.

Bachar Assad a succédé (héritier républicain avant l’heure !) à son père, président de la Syrie pendant 30 ans (1970-2000). Il a poursuivi et intensifié l’ouverture économique, promettant en même temps des réformes qui moderniseraient les appareils d’Etat et l’exercice du pouvoir. Celles-ci n’ont jamais eu lieu, sauf à parler d’un relâchement contrôlé de la répression, mais tellement arbitraire qu’il confortait la peur généralisée. Par contre, la libéralisation de l’économie a suivi son chemin, gardant quand même au cercle le plus rapproché du pouvoir les meilleurs dividendes, et accroissant par la même la misère endémique de la majorité de la population, surtout rurale.

Le régime de Bachar Assad a eu à se confronter à deux évènements majeurs : l’occupation de l’Iraq en 2003, avec lequel il partage 700 km de frontières, et la sortie forcée en 2005 de ses troupes du Liban suite à l’assassinat de Rafic Hariri, et à l’accusation sans appel de la Syrie d’avoir fomenté le meurtre. Pour le premier épisode, il a suivi les pratiques de son père, jouant de toutes les donnes et devenant un interlocuteur indispensable de tous les protagonistes. Il a accueilli plus de deux millions de réfugiés iraquiens, montrant par la même a sa propre population l’énormité de la désolation d’un pays rentré dans le chaos, avec son cortège de guerres civiles, communautaires et ethniques, et de misères multiples. L’assassinat de Hariri était supposé lui porter le coup de grâce, mais il a pu dépasser la crise violente et même se réhabiliter : c’est qu’entre temps, la résistance libanaise a tenu tête à Israël (2006) et l’armée américaine se trouvait de plus en plus enlisée en Iraq comme en Afghanistan. L’aire Bush se terminait en faillite, et d’autres priorités sont venues secouer le monde.

Cette description tente de rendre compte de l’hybridité de l’ensemble de la structure du régime syrien, et aussi de ses traditions basées sur la recherche de compromis sectaires et par à-coup comme mode de dépassement des crises.

C’est ce qui, aujourd’hui encore, détermine ses pas. Bachar Assad n’est sûrement pas libre de ses mouvements et doit composer avec les détenteurs des clés du pouvoir, derrière lesquels campent des intérêts énormes, tant claniques que clientélistes, et des « façons de faire » enracinées. Ce sont là des réalités objectives.

La Syrie n’est pas candidate à un scenario à la tunisienne ni à l’égyptienne, le corps de l’armée ne pouvant se détacher de la tête du régime. Par contre, la déstabilisation du pays aura des répercussions directes et majeures sur l’ensemble de son entourage : la Turquie (une autre frontière de 700 km et la question kurde en partage, ce qui a poussé l’AKP à envoyer émissaire sur émissaire, chargés de conseiller les Syriens et même de leur proposer des modèles de lois de réforme), l’Iraq, le Liban et Israël !

En fait, et sous cet angle de vue, rien dans la région n’égale la Syrie, à la fois si fragile et capable de fragiliser son entourage. C’est peut-être ce trait et les possibilités effrayantes qu’il comporte qui rend Israël inquiet de l’évolution en cours, alors qu’il est l’ennemi juré de la Syrie.

Dans son dernier discours, Assad promet la levée de l’état d’urgence en vigueur dans le pays depuis 1963 (revendication majeure des manifestations), l’établissement d’une nouvelle loi sur les partis politiques (qui sera abrogée par référendum, en réponse à la revendication de mettre fin au pouvoir du parti unique), sur la liberté de la presse, sur les élections, ainsi que des dispositifs pour finir avec la centralisation excessive de la prise de décisions, et un plan de lutte contre le chômage et les écarts sociaux.

Ceci exigerait une refonte du régime. Ce dernier est allé trop loin dans le démantèlement de tous les vestiges de la brève époque « socialiste » sans pour autant proposer des régulations de la gestion libérale, ce qui a installé la corruption comme un art vital. La Syrie souffre d’une crise agricole aiguë, qui fait saigner sa population rurale, et monter les prix des denrées de première nécessité. Cette crise est liée à la négligence volontaire du secteur, à la domination de la spéculation foncière et au reniement de toutes les mesures de la réforme agraire.

Le régime, par contre, parle de cette crise comme étant causée par des années successives de sécheresse ! Tout le secteur public, tant industriel qu’éducatif ou de santé est en délabrement avancé pour faciliter sa privatisation rampante. Tous les projets sont assujettis au versement de pots. Mais le régime entretient une posture où se mêlent des relents de discours socialistes au néolibéralisme le plus débridé.

Comment dans ce cas tenir parole ? Comment confronter les détenteurs du pouvoir (princes des divisions de l’armée ou des multiples appareils de sécurité), qui profitent du système et pensent pouvoir régler le problème par le feu, tout en puisant à fond dans la version « complot externe » et « groupes armés » auxquels est attribuée la tombée des victimes « des deux bords », le régime prétendant que des officiers et des soldats sont morts par balles ? Le problème majeur se rapporte aux doutes, désormais très forts, sur la capacité du président à mettre ses décisions en application, à supposer qu’il en ait la volonté. Enfin, celles-ci seront-elles capables de calmer les esprits après tant de tension et de sang coulé, même si les Syriens craignent la descente en enfer que représente le chaos, et même s’ils sont sensibles à l’argument de la confrontation avec Israël ?

Décidément, ces révolutions arabes sont totalement imprévisibles !!


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