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Réflexion catastrophique : Ben Gourion a-t-il tenté de réécrire l’histoire ?

Shay Hazkani (Haaretz)
publié le samedi 25 mai 2013.

Le dossier des archives d’État contient clairement la preuve que les chercheurs de l’époque n’ont pas décrit complètement le rôle d’Israël dans la création du problème des réfugiés palestiniens.


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Réflexion catastrophique : Ben Gourion a-t-il tenté de réécrire l’histoire ?

Le dossier des archives d’État contient clairement la preuve que les chercheurs de l’époque n’ont pas décrit complètement le rôle d’Israël dans la création du problème des réfugiés palestiniens.

16 mai 2013

L’oeil observateur du censeur israélien avait raté le dossier des archives d’État GL-18/17028. La plupart des dossiers concernant l’exode palestinien de 1948 restent enfermés dans les archives israéliennes, malgré le fait que leur période de classification - d’après la loi israélienne - a expiré depuis longtemps. Même des dossiers précédemment déclassifiés ne sont plus disponibles pour les chercheurs. Ces deux dernières décennies, après les immenses répercussions causées par la publication des livres écrits par ce qu’on appelle les « Nouveaux historiens », les archives israéliennes ont révoqué l’accès à une grande partie de ce matériau explosif. Les documents israéliens archivés qui décrivaient l’expulsion des Palestiniens, les massacres et les viols perpétrés par les soldats israéliens, ainsi que d’autres événements considérés comme embarrassants par la strate dirigeante, ont été requalifiés « top secret ». Les chercheurs qui ont voulu examiner les dossiers cités dans les livres de Benny Morris, d’Avi Shlaim ou de Tom Segev se sont souvent heurtés à un mur. D’où la surprise que le dossier GL-18/17028, intitulé « La fuite en 1948 » soit toujours disponible.

Les documents du dossier, qui vont de 1960 à 1964, décrivent l’évolution de la version israélienne de la Nakba palestinienne (« la Catastrophe ») en 1948. Sous la direction du Premier ministre David Ben Gourion, des hauts fonctionnaires spécialistes du Moyen-Orient ont reçu la tâche de fournir des preuves soutenant la position d’Israël - qui était que, plutôt que d’être expulsés en 1948, les Palestiniens avaient fui volontairement.

Ben Gourion n’a probablement jamais entendu le mot « Nakba » mais auparavant, à la fin des années 50, le Premier ministre israélien a saisi l’importance du narratif historique. De la même façon qu’en quelques décennies le sionisme avait forgé une nouvelle histoire pour le peuple juif, il comprenait que l’autre nation qui avait résidé dans le pays avant la venue du sionisme chercherait à formuler sa propre narration. Pour les Palestiniens, l’histoire nationale allait se construire autour de la Nakba, la calamité tombée sur eux à la suite de l’établissement d’Israël en 1948, lorsqu’environ 700.000 Palestiniens devinrent des réfugiés.

À la fin des années 1950, Ben Gourion était parvenu à la conclusion que les événements de 1948 seraient en première ligne de la lutte diplomatique israélienne, en particulier de celle contre le mouvement national palestinien. Si les Palestiniens avaient été expulsés de leurs terres, comme ils le déclaraient déjà en 1948, la communauté internationale considérerait leur demande de retour dans leur patrie justifiée. Mais, pensait Ben Gourion, s’il s’avérait qu’ils étaient partis « par choix », ayant été persuadés par leurs dirigeants qu’il valait mieux partir temporairement et revenir après la victoire arabe, la communauté internationale les soutiendrait moins.

Maintenant la plupart des historiens - sionistes, post-sionistes et non sionistes - sont d’accord que dans au moins 120 villages sur 530, les habitants palestiniens ont été expulsés par les forces militaires juives et que dans la moitié des villages les habitants se sont enfuis à cause des batailles et n’ont pas été autorisés à revenir. Dans une poignée de cas seulement, les villageois sont partis sous l’instruction de leurs leaders ou moukhtars (maires).

Ben Gourion semblait avoir bien connu les faits. Même si beaucoup de matériaux des archives israéliennes sur les réfugiés palestiniens sont toujours classifiés, ce qui a été dévoilé donne assez d’informations pour établir que dans de nombreux cas les hauts commandants de l’armée israélienne ont ordonné l’expulsion des Palestiniens et le dynamitage de leurs maisons. L’armée israélienne a non seulement renseigné Ben Gourion sur ces événements mais apparemment a aussi reçu son autorisation préliminaire sous forme écrite ou orale, notablement à Lod, à Ramle et dans plusieurs villages du Nord. Du côté israélien, les documents disponibles ne donnent pas de réponse sans équivoque à la question d’un plan ordonné d’expulsion des Palestiniens. En fait, le débat continue de faire rage. Par exemple, dans une interview avec Haaretz, l’historien Benny Morris a argumenté que Ben Gourion avait présenté un plan pour le transfert forcé des Palestiniens hors d’Israël, malgré l’absence de documentation le prouvant sans conteste.

Dès avant la fin de la guerre de 1948, la diplomatie publique israélienne a cherché à cacher les cas où les Palestiniens furent expulsés de leur village. Dans son étude sur l’historiographie précoce de la guerre de 1948, “Memory in a Book” (en Hébreu), Mordechai Bar-On cite Aharon Zisling, futur député de l’Ahdut HaAvoda, ministre de l’agriculture du gouvernement provisoire de Ben Gourion en 1948. Au plus haut de l’expulsion des Arabes de Lod et de Ramle, Zisling écrivit dans le journal de gauche Al Hamishmar « Nous n’avons pas expulsé les Arabes de la terre d’Israël… Après qu’ils soient restés sous notre zone de contrôle, aucun Arabe n’a été expulsé par nous ». Dans Davar, le journal du parti dirigeant Mapai, le journaliste A. Ophir alla plus loin, expliquant « Nous avons crié en vain aux Arabes qui franchissent les frontières : restez ici avec nous ! »

Bien entendu, les contemporains liés au gouvernement ou aux forces armées savaient que des centaines de milliers de Palestiniens avaient été expulsés et que le retour était déjà bloqué pendant la guerre. Ils comprenaient que ceci devait rester un secret bien gardé. En 1961, après que John F. Kennedy ait pris fonction comme Président des États-Unis, les appels au retour de certains réfugiés palestiniens augmentèrent. Sous la direction du nouveau président, le département d’État US tenta de forcer Israël à permettre le retour de plusieurs centaines de milliers de réfugiés. En 1949, Israël avait accepté de considérer de permettre à environ 100.000 réfugiés de revenir en échange d’un accord de paix globale avec les Etats arabes, mais au début des années 1960, ce n’était plus à l’ordre du jour pour Israël. Israël voulait bien discuter du retour de quelque 20.000 - 30.000 réfugiés au maximum.

Sous la pression croissante de Kennedy et au milieu des préparatifs de l’Assemblée générale des Nations unies portant sur les réfugiés palestiniens, Ben Gourion convoqua une réunion spéciale sur le sujet. Tenue dans son bureau au Kirya, le complexe de l’establishment militaire à Tel-Aviv, la réunion fut fréquentée par les hauts dirigeants du Mapai, dont la ministre des affaires étrangères Golda Meir, le ministre de l’agriculture Moshe Dayan et le président de l’agence juive Moshe Sharett. Ben-Gurion était convaincu que le problème des réfugiés était avant tout une question d’image publique (hasbara, propagande). Israël, pensait-il, pourrait persuader la communauté internationale que les réfugiés n’avaient pas été expulsés, mais qu’ils s’étaient enfuis. « Avant tout, nous devons dire les faits, comment ils ont fui », dit-il lors de la rencontre. « Pour ce que je sais, la plupart se sont enfuis avant l’établissement de l’État, de leur propre volonté, et contrairement à ce que la Haganah [armée juive avant l’indépendance] leur a dit quand elle les a vaincu, qu’ils pouvaient rester. Après l’établissement de l’État [le 15 mai 1948], autant que je sache, seuls les Arabes de Ramle et de Lod sont partis, ou ont été pressé de partir ».

Ben Gourion cadrait ainsi la discussion, alors que certains participants savaient que sa présentation était pour le moins inexacte. Dayan, qui comme Commandant général du secteur sud après 1949 avait ordonné l’expulsion des Bédouins du Néguev, n’était pas placé pour contester la déclaration du premier ministre que les Arabes étaient partis « de leur propre volonté », malgré sa bonne connaissance des faits. Ben Gourion continua en expliquant qu’Israël doit dire au monde : « Ces faits ne sont pas tous connus. Il y a aussi des données que le Ministère des affaires étrangères à préparé à partir de documents des institutions arabes, du Mufti Jamal al-Husseini [il voulait probablement dire Haj Amin al-Husseini ; Jamal al-Husseini était le représentant officieux des Palestiniens aux Nations unies – S.H.], concernant la fuite, [montrant] que c’était leur libre décision, parce qu’on leur avait dit que le pays serait bientôt conquis et vous reviendrez pour en être les chefs et maîtres et pas seulement pour rentrer chez vous ».

En 1961, dans le contexte de ce que Ben Gourion décrivait comme le besoin d’une « sérieuse opération, sous forme de propagande écrite et orale », on demanda à l’institut Shiloah de rassembler le matériel pour le gouvernement sur « la fuite des Arabes de la terre d’Israël en 1948 ».

La Nakba entre les lignes

L’institut Shiloah était un oiseau rare dans l’Israël des années 1950-60. L’idée d’établir un institut de recherche version israélienne similaire au Chatham House britannique fut imaginée par Reuven Shiloah, un responsable du Ministère des affaires étrangères, ancien du Mossad. Shiloah mourut peu après avoir fini le planning du nouvel institut. À la cérémonie marquant le 30e jour après sa mort, le directeur général du bureau du Premier ministre, Teddy Kollek, annonça que l’institut porterait le nom de Shiloah et expliqua « Le but de l’institut sera d’étudier les problèmes actuels à un niveau scientifique… L’institut fera aussi connaître au monde les vues d’Israël sur la région ». L’institut fut établi en liaison avec l’université hébraïque de Jérusalem, le Ministère des affaires étrangères, celui de la défense et l’Israel Oriental Society (l’association chapeautant les spécialistes du Moyen-Orient). Il était dirigé par Yitzhak Oron, un officier des services de renseignements. Une étude du professeur Gil Eyal de l’université Columbia à prouvé que l’institut travaillait étroitement avec les services de renseignements de l’armée qui fournissaient régulièrement des documents. Si bien que la plupart des rapports écrits par l’institut Shiloah dans ses premières années furent classés et inaccessibles au grand public. Les chercheurs qui travaillaient dans l’institut dans les années 1950 ont décrit leurs activités comme largement secrètes et se considéraient à tous points de vue comme des fonctionnaires. Les études de l’institut avaient une réputation d’exhaustivité et de qualité quasi universitaire. En 1965, l’institut passa sous les auspices de l’université de Tel-Aviv, mais ses liens clandestins avec la communauté du renseignement continuèrent de nombreuses années, finissant ces dernières décennies. En 1983, l’institut changea son nom en centre Moshe Dayan pour les études moyen-orientales et africaines.

Pour Ben Gourion, l’institut Shiloah était l’endroit idéal pour conduire le genre d’étude dont il voulait se doter. Pourtant, sa demande que l’institut collecte des matériaux sur « la fuite des Arabes » sembla un peu étrange. Depuis la fin de la guerre de 1948, Israël avait traité la question des réfugiés palestiniens presque exclusivement dans le cadre de la lutte diplomatique sur la scène internationale ; presque aucun effort n’avait été fait pour creuser cet aspect de la guerre. Mais à l’institut Shiloah il y avait au moins une personne compétente sur l’exode palestinien de 1948.

Rony Gabbay a immigré d’Irak en Israël en 1950. Après quatre ans dans un camp de transit, il a obtenu une licence puis un titre doctoral en sciences politiques en Suisse, complétant sa dissertation sur la question des réfugiés arabes en 1959. Pourtant, à son retour en Israël, il se trouva impliqué dans une controverse féroce avec l’establishment universitaire ashkénaze après qu’il ait accusé de racisme un professeur en sciences politiques bien connu.

« À l’époque, beaucoup d’autres, comme moi d’origine Mizrahi et ambitieux, voyaient que la porte nous était quasiment fermée, aussi beaucoup sont partis au Canada et aux USA », dit-il lors dans une interview depuis sa maison de Perth, Australie, où il vit depuis plus de 40 ans. « Je suis arrivé ici et je ne le regrette pas du tout ». Avant de quitter Israël, Gabbay passa quelques années comme vice président de l’institut Shiloah. Il était là quand la demande de Ben Gourion arriva.

Il est bien improbable que Ben Gourion ait connu le sujet de la dissertation doctorale de Gabbay, qui n’avait pas reçu beaucoup de publicité en Israël. L’aurait-il su, il aurait pu chercher un autre candidat pour écrire cette étude qui devait servir de pilier et à la diplomatie publique israélienne. Un examen du livre publié par Gabbay d’après sa thèse montre que, trois décennies avant que Benny Morris publie son livre phare « The Birth of the Palestinian Refugee Problem, 1947-1949 », l’étude de Gabbay confirmait ce que les réfugiés palestiniens avaient dit depuis 1948. « Dans de nombreux cas, » écrivit Gabbay « comme pendant la bataille pour ouvrir la route de Jérusalem, les forces juives prirent les villages arabes, expulsèrent les habitants et dynamitèrent les lieux qu’elles ne voulaient pas occuper elles-mêmes, pour qu’ils ne puissent pas être repris par leurs ennemis et utilisés comme places fortes contre elles ».

Écrivant à la fin des années 1950, Gabbay se basait sur les statistiques britanniques, les documents de l’ONU, la presse arabe et des documents israéliens qu’il avait pu obtenir. Il n’avait pas accès aux documents officiels de l’armée (IDF) ni aux minutes des réunions du Cabinet, dont Morris profita dans les années 1980. Gabbay se convainquit qu’il n’y avait pas eu de politique systématique d’expulsion des Palestiniens venant du sommet, mais plutôt que les Palestiniens furent évacués sur ordre des commandants locaux (comme Yigal Allon et Yitzhak Rabin), quoique ceci eut lieu dans « de nombreux cas ».

54 ans plus tard, Gabbay est surpris de voir qu’il fut capable de décrire les événements correctement avec si peu de documents israéliens. « À ce jour, je reste étonné qu’un chercheur très méthodique et très objectif ait été capable de lire entre les lignes des sources publiques », dit-il.

La requête inhabituelle de Ben Gourion à l’institut Sholoah était accompagnée d’une rare autorisation d’examiner les archives israéliennes fermées au public. Les chercheurs de l’institut furent autorisés à examiner les documents capturés rassemblés par le service de renseignements et des matériaux plus importants compilés sur le sujet par le service de sécurité du Shin Bet, dont certains avaient été transférés depuis la Haganah après 1948. Gabbay : « On nous a dit, ‘ On ne sait pas quoi faire de tout ce matériel, de cette caisse’. Alors je suis allé au siège du Shin Bet pendant trois ou quatre jours et j’ai examiné tout ce matériel. Après ça ils l’ont brûlé, bien sûr ils ne nous l’ont pas donné ».

Mais il y avait une pile de documents que même l’équipe de l’institut Shiloah ne fut pas autorisé à lire. Il s’agit des transcriptions des sessions du Cabinet pendant la guerre, dans lesquelles les ministres discutaient de la fuite des Palestiniens et dans certains cas de leur expulsion par les unités de l’IDF.

‘Pure recherche’

Le dossier dans les archives d’État contient une lettre écrite par Gabbay sur son projet de recherche après qu’il est complété le travail, datée du 26 août 1961, adressée au Directeur général du Ministère des affaires étrangères. Gabbay écrit : « A l’exception de cas isolés, la fuite des Arabes a été due à l’effet cumulatif d’un certain nombre d’éléments dans les domaines politiques, militaires, économiques, sociaux et psychologiques… Les chapitres 1 à 6 présentent des documents, des citations et d’autres matériaux qui prouvent la ‘contribution’ de telle ou telle cause parmi les causes de la fuite et qui mettent le blâme sur les Arabes. Ainsi, par exemple, il y a une preuve claire que les Etats arabes ont encouragé les Arabes [de Palestine] à s’enfuir, que les leaders s’enfuirent [en premier], que des histoires d’atrocités furent inventées, et que les leaders militaires arabes ont fait pression pour que les villages soient évacués de leurs habitants, etc. Le septième et dernier chapitre cite les documents qui prouvent les efforts des juifs pour stopper la fuite ». Gabbay conclut la lettre en exprimant « mon espoir que ce fascicule serve fidèlement la politique étrangère d’Israël ».

Plus d’un demi-siècle plus tard, Gabbay se souvient différemment des conclusions. Dans le cadre de sa recherche, Gabbay a lu les transcriptions des émissions de propagande des radios des armées arabes opérant en Palestine, destinées à la population locale. Les émissions, dit Gabbay, ne soutenaient pas l’affirmation israélienne sur le rôle joué par les leaders Arabes et Palestiniens dans la fuite. « Il n’y avait pas d’indication de leaders locaux arabes exhortant les Arabes à s’enfuir, qu’ils les ‘y poussaient’, comme le déclarait notre propagande. Je n’ai rien vu de tel ». Il est à noter que Benny Morris, qui a regardé la question 20 ans plus tard, n’a trouvé non plus aucune directive par des leaders palestiniens ou des dirigeants arabes appelant les villageois à partir.

Dans sa conversation depuis l’Australie, Gabbay a du mal à expliquer la disparité entre sa lettre de 1961 déclarant que les Arabes devaient être blâmés et sa description actuelle. Il dit que seulement à Haïfa seulement, les dirigeants locaux ont appelé les Palestiniens à partir, quoique les leaders juifs locaux les aient appelés à rester. Ceci, cependant, fut un cas unique et même là, les appels à rester furent sabotés par le bombardement du marché arabe par la Haganah, où des civils furent tués. Gabbay nie que son travail à l’institut Shiloah l’ait conduit à changer l’opinion qu’il avait acquis quand il écrivit son mémoire de thèse.

Il insiste sur le fait que la seule demande faite à lui et aux autres du groupe de recherches (Yitzhak Oron et Aryeh Shmuelevich) était de recueillir et de résumer les matériaux. « Ce que nous avons fait à l’institut Shiloah était de la recherche pure. En d’autres termes, ce que nous avons soumis, ce que nous avons eu en mains et examiné, c’est ce que nous avons écrit. Nous n’avions pas peur. Nous ne connaissions pas, nous ne pensions pas à l’opinion publique, nous ne considérions rien de tel ».

Le professeur Gil Eyal, qui a étudié les liens entre les experts israéliens du Moyen-Orient et la communauté du renseignement, a expliqué dans une interview téléphonique depuis New York que la recherche sur les réfugiés ne pouvait nullement être considéré comme un texte universitaire. « Sans aller dans les motifs de ceux qui furent impliqués, pour moi il est clair que cette étude tombe dans la catégorie générale de la diplomatie publique (hasbara, propagande). La diplomatie publique, même quand des universitaires y participent et font usage de documents selon les méthodes de recherches des historiens, reste très différente de la recherche universitaire ou d’autres formes de recherche objective. Parce qu’en diplomatie publique, ce qu’il faut trouver dans les dossiers et prouver est fixé d’avance. Alors naturellement, s’il y a d’autres choses dans les dossiers [ne concordant pas avec les objectifs], ils ne sont pas insérés dans l’étude, parce que ce n’est pas ce que les auteurs voulaient trouver ».

Deuxième essai

Pourtant Ben Gourion n’a pas été satisfait du rapport de Gabbay. Immédiatement après son achèvement il donna l’ordre à son Conseiller pour les affaires arabes, Uri Lubrani, d’écrire une nouvelle étude. Lubrani confia le projet à Moshe Ma’oz, maintenant professeur d’histoire spécialiste de la Syrie, alors étudiant à l’université hébraïque et employé dans l’unité du conseiller. « Je suis allé étudier le Moyen-Orient avec en tête « Connais l’ennemi ». Les choses n’ont commencé à changer pour moi que quand j’ai fait ma thèse à Oxford et que j’ai commencé à découvrir aussi le côté arabe », dit Ma’oz au téléphone.

Ma’oz se vit attribuer un certain nombre de chercheurs pour l’assister dans l’étude, et reçut un budget. Il commença à collecter des dizaines de documents, en Israël et du monde entier. Il interviewa des officiers israéliens et britanniques ainsi que les Palestiniens restés en Israël. Les 150 documents et transcrits d’interviews furent catalogués méticuleusement et préparés comme un dossier de preuve. Ma’oz note que ses trouvailles étaient très similaires à celles de Benny Morris et indiquaient clairement les cas d’expulsion, particulièrement à Lod et à Ramle. « Je ne pense pas que j’étais biaisé ou influencé par le boss », dit-il, « mais il est possible que j’aie sur-accentué la question de la fuite. Le dosage était différent, parce que j’étais encore sous l’influence de la conception nationaliste dans laquelle nous étions éduqués à l’école et à armée ».

En réalité, les documents dans le dossier des archives d’État prouvent exactement l’inverse. D’après ce que dit Ma’oz des documents lui-même, ils prouvent ostensiblement, sans exception, que les Arabes se sont enfuis d’eux-mêmes sous les ordres de leur dirigeants. En décembre 1961, avant de s’embarquer dans le projet, Ma’oz écrivit à David Kimche, un haut responsable du Mossad (plus tard directeur général du Ministère des affaires étrangères) pour demander de l’aide dans la compilation des documents. « Notre intention est de prouver que la fuite a été causée sous l’encouragement des leaders locaux arabes et des gouvernements arabes et fut soutenue par les Britanniques et par la pression des armées arabes (l’armée irakienne et l’armée de libération arabe) sur la population locale arabe ».

Dans une lettre récapitulative de septembre 1962 écrite par Ma’oz à Lubrani après qu’il ait achevé la réunion des documents, il notait qu’il avait rempli sa mission, et prouvé ce qu’on lui avait demandé de prouver : « Vous m’avez chargé de rassembler le matériel sur la fuite des Arabes de Palestine en 1948 qui atteste et prouve que : « A. Les leaders arabes et les institutions en Palestine et ailleurs ont encouragé les Arabes palestiniens à s’enfuir, et les notables locaux, en étant les premiers à partir, ont poussé le peuple à s’enfuir.

B. Les armées arabes étrangères et les ‘volontaires’ ont accéléré la fuite à la fois en évacuant des villages et à cause de leur attitude dure vis-à-vis de la population locale.

C. Dans un certain nombre de lieux, l’armée britannique a aidé la fuite des Arabes.

D. Les institutions et organisations juives se sont efforcés d’empêcher la fuite ».

Immédiatement après avoir soumis le rapport récapitulatif, Ma’oz quitta le bureau du conseil des affaires arabes pour commencer son doctorat à Oxford. Il fut remplacé par un autre étudiant en licence, Ori Stendel, qui continua à écrire l’étude de l’exode palestinien. Peu après avoir pris la suite de Ma’oz, Stendel rencontra Ben Gourion, qui décrivit le projet comme un « Livre blanc », en référence au rapport des commissions britanniques d’enquête en Palestine et ailleurs dans l’empire. « Je me souviens de Ben Gourion disant une chose du genre ‘Nous avons besoin de ce livre blanc, parce que les gens disent que les Arabes ont été expulsés et ne se sont pas enfuis’ », se souvient Stendel. « Autant que je me souviens, Ben Gourion a dit ‘Ils se sont enfuis, mais on doit dire la vérité. Ecrire la vérité’. C’est ce qu’il a dit ».

Stendel continua pendant peu de temps à collecter des matériaux. Il est convaincu que l’étude écrite par lui et par Ma’oz est un travail scientifique qui prouve que les leaders arabes ont appelé les Palestiniens à partir, quoiqu’il ne cache pas les cas où des expulsions eurent lieu. Après que tous les matériaux aient été rassemblés, Stendel fut à nouveau convoqué à une réunion avec Ben Gourion qui voulait un résumé des résultats. « Je lui dis qu’il était impossible de parler d’uniformité. D’un côté, il n’y avait pas d’activité d’expulsion [organisée], mais de l’autre il est impossible de dire que nous avons empêché les Arabes de fuir dans toutes les parties du pays. Je lui dis que je n’avais pas de doute par exemple qu’il y avait eu expulsion pure et simple à Lod et à Ramle. Il me demanda, et je me souviens en avoir été surpris, « Etes-vous sûr ? » Je répondis, « Je n’y étais pas, je ne peux pas vous dire, mais d’après tout ce que nous avons lu et rassemblé, une expulsion y a eu lieu ».

Comme nous l’avons vu, les documents de l’archive ne mentionnent pas l’assertion par Stendel d’après laquelle le projet de recherche comprenait des documents attestant de l’expulsion. Stendel n’exclut pas la possibilité qu’une tentative fût faite pour minimiser de tels documents, mais il rejette la possibilité qu’ils furent délibérément cachés. « Il n’y avait pas de directives indiquant que ce serait une étude de propagande, que les choses seraient filtrées pour aider la hasbara. En pratique, c’est peut-être ce qui s’est passé… Évidemment nous travaillions dans le bureau du premier ministre et nous voulions aider Israël dans sa lutte, alors c’est naturel que nous chercherions la vérité prouvant que nous n’avons pas expulsé les gens. Il est parfaitement possible que c’était le motif, mais je ne me souviens pas que Ben Gourion ou Lubrani aient dit « Vous devriez faire ci ou ça ».

Stendel reste convaincu que Ben Gourion ne savait vraiment pas comment le problème des réfugiés de 1948 avait été causé, parce qu’il était préoccupé par les questions stratégiques et n’avait pas le temps de traiter des réfugiés. La preuve de ceci, dit-il, c’est qu’il a demandé à un certain nombre d’organisations d’enquêter sur le sujet pour qu’il ait une image complète. « Si Ben Gourion avait décidé une politique, alors il aurait eu une politique et puis, disons-le ainsi : je pense que la minorité arabe en Israël aujourd’hui aurait été nettement plus petite. C’est pourquoi je pense que Ben Gourion ne savait pas exactement. Il est possible qu’il ait autorisé une expulsion dans un cas ou un autre, quand on lui disait que c’était important pour des raisons de sécurité ; mais ma conclusion, c’est que Ben Gourion n’a pas autorisé une politique d’expulsion, alors il voulait savoir exactement ce qui s’était passé ».

La plupart des historiens qui ont travaillé le sujet en donnent une peinture radicalement différente. Ils présentent des preuves que Ben Gourion connaissait l’expulsion des Palestiniens en temps réel et apparemment autorisait les expulsions dans un certain nombre de cas. En l’absence d’informations fiables sur la période, il est difficile de déterminer avec certitude si Ben Gourion s’était vraiment persuadé que la majorité des Arabes de Palestine avait quitté de leur propre volonté, ou s’il ne croyait pas lui-même, mais voulait que l’histoire le croie.

Dans la rencontre sur les réfugiés fin 1961, Moshe Sharett, alors président de l’Agence juive, a suggéré une astuce moderne : fuiter les matériaux recueillis à des correspondants étrangers pour qu’ils puissent les publier comme des rapports d’enquête « objective » sans révéler leurs sources. « Nous devons veiller à ce que les articles sortent dans les principaux journaux », a dit Sharett. « Ceci signifie que nous devons établir un plan pour chaque capitale [étrangère], décider d’une ‘victime’, qui sera l’homme, lui fournir toutes les informations requises et tous les arguments, et nous assurer que des articles exhaustifs apparaîtront avant la session de l’Assemblée générale [de l’ONU], parce que cette question va à nouveau être une des plus urgentes ».

Apparemment, Ben Gourion adopta cette idée. Dans le bureau du Conseiller des affaires arabes, Stendel fit comme on lui demandait et contacta Aviad Yafeh, qui dirigeait l’unité d’information (hasbara = propagande) du Ministère des affaires étrangères. D’après une lettre de mai 1964, tous deux s’accordèrent pour rendre le matériel recueilli à disposition d’un correspondant d’un des principaux magazines étrangers, pour qu’il puisse écrire une série d’articles sur la « fuite ». D’après Stendel, le plan ne fut jamais réalisé.

Une histoire édulcorée

Même si le rapport Ma’oz Stendel sur « la fuite des Arabes » semble être perdu pour toujours, le dossier des archives d’État contient une preuve claire que les chercheurs de l’époque n’ont pas dépeint une image complète du rôle d’Israël dans la création du problème des réfugiés. L’histoire de comment l’écriture de l’étude est apparue, juxtaposée à la façon dont les auteurs la voient aujourd’hui, reflète l’évolution de la relation de la société israélienne avec l’histoire de la Nakba. Dans les années 1960, personne n’osait admettre publiquement qu’Israël avait expulsé les Palestiniens, alors qu’aujourd’hui, dans la période post Oslo et après les recherches des « nouveaux historiens », le sujet de la culpabilité d’Israël n’est plus tabou.

Après avoir relu le dossier des archives d’État, contenant les résumés qu’il écrivit dans les années 1960, Moshe Ma’oz m’a envoyé le courriel suivant : « Dans ces circonstances là, je partageais fondamentalement les opinions de la plupart des juifs Israéliens et de l’establishment, que la plupart des Arabes s’étaient enfuis parce que leurs leaders étaient partis en premier et que les autres dirigeants arabes leur indiquaient d’en faire autant. D’un côté j’ai mentionné que les organisations juives demandaient aux Arabes de rester et pas de partir, mais je n’ai pas mentionné que beaucoup d’Arabes se sont enfuis par [à cause de] panique, guerre, massacres, etc. et que dans certains lieux ils ont été déportés par l’armée. Peut-être ces faits n’apparaissaient-ils pas dans les matériaux ou n’étaient pas connus ou reconnus ».

Ma’oz, par la suite, connut un tournant conceptuel à Oxford. Après son retour en Israël, il travailla pour le gouvernement militaire dans les territoires [palestiniens] occupés, mais il dit qu’il se trouva plus proche des Palestiniens que du gouvernement israélien. Finalement il fut expulsé du gouvernement militaire par le chef d’état-major Rafael Eitan après avoir déclaré dans une interview télévisée au début des années 1980 qu’Israël devrait avoir des pourparlers avec les leaders de Cisjordanie affiliés à l’OLP.

La plupart des historiens en Israël et à l’étranger ne discutent plus du fait que l’armée expulsa un grand nombre de Palestiniens de chez eux pendant la guerre de 1948 et interdit leur retour après la guerre. Cependant, le débat pour savoir si c’était un plan préconçu autorisé par Ben Gourion continue. Le dossier GL-18/17028 montre que pendant 65 années d’existence d’Israël, la réponse à la question « Que se passa-t-il réellement ? » a varié suivant qui répond. Pourtant, il n’est pas vraisemblable que Gabbay, Ma’oz, Stendel et Lubrani aient consciemment menti. Plus vraisemblablement, ils voulaient se leurrer et créer une image plus édulcorée de 1948, année formatrice qui a changé pour toujours l’histoire du peuple juif et du Moyen-Orient arabe.

Shay Hazkani est doctorant en histoire au Taub Center for Israel Studies à l’université de New York.

Traduction : JPB-CCIPPP


Shay Hazkani (Haaretz)

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