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9 septembre 2010
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| Partir en Palestine, agir, témoigner, rompre l'isolement : des citoyens avec le peuple palestinien |
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Cette terreur pour la terreur
Entretien avec Edward Saïd (posthume)
publié le jeudi 3 février 2005. Fayard publie les entretiens posthumes de l’intellectuel palestinien. Une réflexion prémonitoire sur l’engrenage du terrorisme et de la guerre. Extraits exclusifs.
Il a écrit de nombreux essais dont « l’Orientalisme » et « Parallèles et paradoxes » (avec Daniel Barenboïm). Fayard publie le 13 octobre « Culture et résistance », un livre d’entretiens avec l’intellectuel américain David Barsamian. Cette terreur pour la terreurDavid Barsamian. - Dans votre article publié dès le
lendemain du 11 septembre - « Les drapeaux de l’Islam
et de l’Occident ne sont pas ceux qu’il faut brandir »
Edward W. Said. - Dans le grand roman de Melville, « Moby Dick », le capitaine Achab est un homme possédé par le désir obsessionnel de poursuivre la baleine blanche qui l’a mutilé en lui arrachant une jambe, de la poursuivre jusqu’au bout du monde quoi qu’il arrive. Dans la dernière scène du roman, le capitaine Achab est entraîné dans la mer, accroché à la baleine blanche par la corde de son harpon et filant inévitablement vers la mort. Cette scène relève finalement du suicide. Je pense que Bush s’est laissé aller à la même soif de vengeance. Le 11 septembre est assurément un coup terrible infligé aux Etats-Unis. La montée du désir de la guerre et de représailles, la volonté de traduire Oussama Ben Laden en justice, sa recherche mort ou vif, tous ces mots que George Bush a employés en public témoignent non pas d’une démarche réfléchie et sérieuse afin de livrer l’homme à la justice en accord avec les conventions internationales, mais plutôt d’une volonté apocalyptique donnant lieu à quelque chose d’aussi atroce et d’aussi criminel que l’événement qui vient de se passer. Il me semble que cela ne fait qu’empirer terriblement les choses, car il y a toujours des conséquences. Et donner à Oussama Ben Laden, qui a été diabolisé - il a été en réalité métamorphosé en Moby Dick, symbolisant tout le mal qui existe en ce monde -, une dimension quasi mythologique, c’est jouer son jeu. Je pense que nous devons démystifier l’homme, le ramener au niveau de la réalité, le traiter en criminel, en démagogue, en individu qui, au mépris des lois, a déchaîné la violence contre des innocents, et que nous devons le punir en conséquence. Mais éviter, si possible, de détruire le monde autour de lui et de nous-mêmes dans le processus. Il faut se conduire envers lui comme envers les gens qui ont perpétré d’horribles crimes. D. Barsamian. - Il semble qu’il y ait ici un certain schéma récurrent. D’abord, dans les années 1970, Arafat et l’OLP ont été diabolisés, puis ce fut le cas de l’ayatollah Khomeiny, de Muammar Kadhafi, de Saddam Hussein, et maintenant c’est le tour d’Oussama Ben Laden. E. W. Said. - Ce schéma est certainement à l’oeuvre et il y a également, au moins dans le cas de Saddam Hussein et d’Oussama Ben Laden, un refus de révéler la complicité des Etats-Unis dans la montée au pouvoir de ces personnages. C’est certain pour Ben Laden, mais aussi pour Saddam qui, en tant qu’ennemi de l’Iran, a été entretenu par les Etats-Unis, dont il a reçu beaucoup d’armes et de soutien durant la période qui a précédé son occupation du Koweït. Mais le plus inquiétant dans tout cela, c’est l’absence de volonté d’analyse et de réflexion. Prenez le mot « terrorisme ». Ce terme est devenu à présent synonyme d’antiaméricanisme, lequel, à son tour, est devenu synonyme de critique à l’égard des Etats-Unis, laquelle, à son tour, est devenue synonyme de comportement antipatriotique. Voilà une série d’équations inacceptables. Je pense donc que nous devons revenir sur les débats des années 1970 aux Nations unies concernant la définition du terrorisme. Car, d’un côté, on ne peut dire des moudjahidin qui luttaient en Afghanistan contre les Soviétiques en 1980 qu’ils étaient des « combattants de la liberté » et, de l’autre, alors qu’ils tentent à présent de se défendre contre l’incursion d’autres pays en Afghanistan, que ce sont des terroristes. D’autant plus qu’il paraît y avoir une guerre non déclarée ou semi-déclarée contre les talibans qui, comme vous le savez, sont loin d’être sympathiques. Il nous faut une définition de la terreur et du terrorisme qui soit plus précise, afin que nous soyons capables, puisque nous possédons la puissance d’une grande nation, d’opérer une distinction, par exemple, entre ce que font les Palestiniens pour lutter contre l’occupation militaire israélienne, présente depuis bientôt trente-cinq ans, et le genre de terrorisme dont découle la destruction du World Trade Center. D’autre part, il y a aussi ce qu’on appelle le terrorisme d’Etat. D. Barsamian. - Le célèbre universitaire et activiste pakistanais Eqbal Ahmad a dit un jour que le terrorisme était le B-52 du pauvre. E. W. Said. - Sur un certain plan, je pense que c’est vrai, c’est-à-dire que les armes du pauvre sont susceptibles de prendre cette forme, sans bien sûr se confondre avec ce qui s’est passé au World Trade Center. J’aimerais faire la différence entre cet événement et le genre de terreur qui entraîne, par exemple, un jeune homme de Gaza vivant dans les conditions les plus affreuses - pauvreté, ignorance, faim, surpopulation, dont je dirais que 90% sont le fait d’Israël et de sa politique d’occupation des territoires et d’encerclement des Palestiniens - à se sangler de dynamite pour se jeter ensuite dans une foule d’Israéliens. Je n’ai jamais excusé ni été d’accord avec de tels actes, mais au moins on peut les comprendre comme étant ce qui arrive à un être humain désespéré qui se sent exclu de la vie, chassé de son environnement, dépossédé de ses camarades, de ses parents, frères et sours, et qui veut agir, frapper en retour. Ce n’est pas un procédé que j’approuve mais, au moins, je peux le comprendre. Alors que le 11 septembre 2001 est une tout autre histoire : les responsables ne sont évidemment pas des réfugiés pauvres et désespérés qui vivent dans des camps. Les gens qui ont perpétré la terreur par les attaques sur le Pentagone et le World Trade Center sont issus de la classe moyenne. Ils sont suffisamment éduqués pour s’inscrire dans une école d’aviation en Floride, et savent parler l’anglais. Cela nous fait passer du plan politique au plan métaphysique, glissement qu’il est très important de garder à l’esprit, car il suggère le genre de mégalomanie, et je dirais surtout de démagogie, des cerveaux ici l’ouvre. Ils refusent d’avoir recours au dialogue, ou n’y accordent aucun intérêt, ils rejettent toute organisation politique ou toute démarche personnelle comme moyens de changer et d’améliorer la situation, et préfèrent, en revanche, cette sorte de destruction sanguinaire dont la seule raison d’être est la destruction elle-même. Vous remarquerez que ces attentats n’ont été accompagnés d’aucune revendication. Ils n’ont été suivis d’aucun message politique, d’aucune demande ni déclaration. Ce ne fut qu’un silencieux morceau de terreur infligé à une population, sans discrimination et sans négociation. Cela ne peut vraiment pas se comparer au B-52 du pauvre. Mais je tiens à ajouter que certaines actions commises par des grandes puissances telles que la Grande-Bretagne, les Etats-Unis ou la France contre des minorités sont tout aussi inexcusables, comme le fait de lancer des bombes du ciel, en restant ainsi hors d’atteinte de gens particulièrement sans défense. C’est ce que font les Israéliens à Gaza et en Cisjordanie, utilisant des F-16 contre des maisons palestiniennes absolument pas protégées - il n’existe pas d’armée, ni d’aviation ni de défense antiaérienne palestiniennes : il me semble que cela aussi participe d’une démarche terroriste. C’est fait pour répandre la peur, sans discrimination et sans la moindre possibilité de riposte. Nous sommes donc dans une zone où beaucoup d’actes regrettables, qu’ils soient commis par « eux » ou par « nous », sont assez similaires, quel que soit le point de vue adopté. D. Barsamian. - Mais avez-vous remarqué des composantes révolutionnaires dans les attentats du 11 septembre ? E. W. Said. - Non, bien sûr que non. Ils ne comportaient aucun message, ne cherchaient nullement à transformer la mentalité des gens. Les attentats du 11 septembre ne participent de rien. Ce sont des attaques massives, vagues et obscures, dont les victimes sont exclusivement des personnes innocentes, et qui ne poursuivent pas d’objectif explicable, sauf celui de la terreur pour la terreur. Vu sous cet angle, il s’agit d’une sorte de bond métaphysique vers un autre domaine, celui des abstractions folles et des généralités mythologiques venues de gens qui, à mon avis, ont détourné la religion de l’islam à des fins qui leur sont propres. Il est très important de ne pas tomber dans ce piège en essayant de riposter par une quelconque vengeance métaphysique. Entretien avec Edward Saïd (posthume)
David Barsamian - Nouvel Observateur jeudi 7 octobre 2004 - réflexions |