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Un monument d’hypocrisie

Edward Said
publié le vendredi 4 février 2005.

Mais ce qui est si hypocrite, et de façon aussi monumentale dans la position officielle des Etats-Unis, c’est que littéralement chaque accusation portée par Powell contre le régime Ba’athist fait partie des bilans de chaque gouvernement israélien depuis 1948, et ce de façon encore plus flagrante depuis l’occupation en 1967.


13 février 2003

Chacun doit faire entendre sa voix et manifester, encore et toujours ... écrit Edward Saïd

En définitive il est devenu insupportable d’écouter ou de regarder des informations dans ce pays. Je m’étais toujours persuadé moi-même qu’il était nécessaire de feuilleter les quotidiens et de regarder chaque soir les nouvelles télévisées pour voir ce que le "pays" pensait et projetait, mais la patience et le masochisme ont leurs limites. Le discours de Colin Powell devant les Nations Unies, dont l’objectif évident était de scandaliser le peuple américain et de matraquer les Nations Unies en faveur de la guerre, m’est apparu comme un nouveau sommet dans les domaines de l’hypocrisie morale et de la manipulation politique.

Mais les déclarations de Donald Rumsfeld à Munich ce week-end vont un pas encore plus loin que l’idiot de Powell dans le registre du sermon onctueux et de la dérision brutale. Pour l’instant, je ne tiendrais pas compte de George Bush et de sa coterie de conseillers, de mentors spirituels et gestionnaires de la politique comme Pat Robertson, Franklin Graham et Karl Rove : ce sont, d’après moi, des esclaves du pouvoir parfaitement incarnés dans le discours répétitif de leur porte-parole Ari Fliescher (qui je crois est aussi citoyen israélien). Bush est, comme il l’a affirmé, en contact direct avec Dieu, ou si ce n’est pas Dieu avec la Providence. Peut-être seuls les colons israéliens peuvent-ils discuter avec lui ... Mais les secrétaires d’Etat et de la Défense semblent appartenir au monde séculier, fait d’hommes et de femmes réels, et par conséquent cela parait plus logique de s’attarder un moment sur leurs faits et gestes.

D’abord quelques préliminaires. Les Etats-Unis ont clairement décidé la guerre : il ne semble pas y avoir d’alternative. Cependant, que cette guerre puisse avoir lieu ou non (au vu de toute l’activité qui se développe, non pas dans les états arabes qui paraissent comme d’habitude être dans tous les leurs états et paralysés en même temps, mais en France, en Russie et en Allemagne) est un fait nouveau. Cependant le fait d’avoir transporté 200 000 hommes de troupes au Koweit, en Arabie Saoudite et au Qatar, avec des déploiements plus limités en Jordanie, en Turquie et en Israël ne peut signifier qu’une seule et même chose.

Deuxièmement, ceux qui ont planifié cette guerre, comme le dit avec force Ralph Nader, sont des poulets déguisés en faucons [chicken hawks - N.d.T], c’est-à-dire des faucons trop peureux pour se battre eux-mêmes. Wolfowitz, Perle, Bush, Cheney et les autres membres de ce groupe de civils étaient en faveur d’un homme qui a soutenu la guerre au Viet Nam, mais ils ont tous bénéficié d’exemptions basées sur des privilèges et n’ont donc jamais combattu ou simplement servi dans l’armée. Leur bellicisme est d’autant plus répugnant moralement et, au sens littéral, anti-démocratique à l’extrême.

Ce que cette clique non représentative cherche dans une guerre avec l’Irak n’a rien à voir avec des considérations purement militaires. L’Irak, malgré les traits repoussants de son régime déplorable, n’est en rien une menace imminente et réelle pour ses voisins comme la Turquie, Israël ou même la Jordanie (chacun d’entre eux pouvant aisément le dominer militairement) et certainement pas pour les Etats-Unis. Tout argument contraire est simplement ridicule et dénué de tout sérieux.

Avec quelques Scuds hors d’âge et une petite quantité de matériel chimique et biologique pour l’essentiel fourni par les Etats-Unis à une autre époque (comme le dit Ralph Nader, nous sommes informés de cela car nous avons les reçus de ce que les compagnies américaines ont vendu à l’Irak), l’Irak est aisément contrôlable, bien que ce soit au coût inimaginable des souffrances endurées par la population civile. Ce terrible état de faits me fait penser qu’il est tout à fait exact de dire qu’il y a eu collusion entre le régime irakien et les partisans du renforcement des sanctions.

Troisièmement, une fois qu’un pouvoir aussi considérable se met à rêver de changement de régime - processus déjà entamé par les Perle et Wolfowitzs de ce pays - il n’y a simplement rien qui ne les arrête. N’y a-t-il pas quelque chose d’outrageant à voir des individus d’un tel calibre parler à tort et à travers d’apporter la démocratie, la modernisation et la libéralisation au Moyen-Orient ? Dieu sait combien cette région en a besoin, comme l’ont répété tant d’Arabes et de Musulmans jour après jour. Mais qui donc a nommé ces personnages agents de progrès en toute circonstance ? Et qu’est-ce qui leur permet de pontifier avec un tel aplomb alors qu’il y a tant d’injustices et d’abus auxquels il faudrait remédier dans leur propre pays ? Il est particulièrement humiliant de voir que Perle (qui est aussi peu qualifié qu’il est possible de l’imaginer sur quelque sujet touchant à la démocratie et à la justice) a été conseiller électoral du gouvernement d’extrême-droite de Netanyahu de 1996 à 1999, période durant laquelle il a soutenu d’un côté le sabotage par les israéliens de toute tentative de paix, et de l’autre l’annexion de la Cisjordanie et de Gaza en même temps que l’élimination d’un maximum de Palestiniens. Cet individu parle à présent de démocratie au Moyen-Orient, et ceci sans provoquer la plus légère objection de la part des experts en media qui poliment (et de façon ajecte) le questionnent à la télévision nationale.

Quatrièmement, le discours de Colin Powell, malgré ses nombreuses faiblesses, ses plagiats et ses évidences fabriquées, ses cassettes montées de toutes pièces et ses tableaux falsifiés, était juste sur un point. Saddam Hssein a violé les droits de la personne et les résolutions des Nations-Unies. Il ne peut y avoir de discussion à ce propos et aucune excuse ne peut être trouvée.

Mais ce qui est si hypocrite, et de façon aussi monumentale dans la position officielle des Etats-Unis, c’est que littéralement chaque accusation portée par Powell contre le régime Ba’athist fait partie des bilans de chaque gouvernement israélien depuis 1948, et ce de façon encore plus flagrante depuis l’occupation en 1967.

Torture, arrestations illégales, assassinats, attaques contre des civils ave des missiles, des hélicoptères et des avions de chasse, annexion de territoires, transport de civils d’un endroit à un autre avec l’objectif de les emprisonner, meurtres de masse (comme à Qana, Jénine, Sabra et Chatila pour ne mentionner que les plus connus), déni du droit de libre passage et interdiction des mouvements de civils, d’enseignants, de médecins, utilisation de boucliers humains, humiliation, représailles sur les familles, démolitions de maisons à grande échelle, destructions de terres agricoles, expropriation de ressources en eau, colonies illégales, paupérisation économique, attaques sur des hôpitaux, sur du personnel soignant et des ambulances, meurtres de personnel des Nations Unies, et encore pour ne citer que les abus les plus choquants : tout ceci, et cela doit être relevé avec insistance, a été fait ave le soutien total et inconditionnel des Etats-Unis qui non seulement ont appuyé Israël dans ces pratiques avec leurs armes et toute sorte d’aides militaires, mais leur ont aussi fourni 135 billions de dollars en aide économique, et à un niveau quil fait paraître minable le montant moyen dépensé par le gouvernement des Etats-Unis pour ses propres citoyens.

Tel est l’incroyable record dont la charge incombe aux Etats-Unis, à Mr Powell et au symbole humain qu’il représente en particulier. Comme individu ayant à charge la politique étrangère des Etats-Unis, sa première responsabilité est de veiller au respect des lois de ce pays et de garantir que le renforcement des droits de la personne et la promotion de la liberté - objectifs affichés de la politique étrangère des Etats-Unis depuis 1976 - soient appliqués de façon uniforme, sans exception ni condition. La façon dont lui-même ainsi que ses patrons et collègues se mettent en avant et sermonnent l’Irak avec une telle de rigueur, alors que dans le même temps ils ignorent totalement la complicité américaine dans les abus israéliens, défie l’entendement.

A travers toutes les critiques justifiées de la position américaine depuis le grand discours de Powell aux Nations Unies, personne n’a jusqu’à maintenant mis ce fait en avant, pas même les toujours si formalistes Français et Allemands. Les territoires palestiniens sont les témoins aujourd’hui d’un début de famine générale ; il y a une crise grave des systèmes de santé dans des proportions catastrophiques ; le prix payé en vies humaines civiles est de 10 à 20 personnes chaque semaine ; l’économie s’est effondrée ; des centaines de milliers de civils innocents sont dans l’incapacité de travailler, d’étudier ou simplement de se déplacer du fait des couvre-feux et des près de 300 barrages qui empêchent toute vie normale ; les maisons sont détruites par explosifs ou rasées par des bulldozers à une grande échelle (60 rien que hier). Et tout ceci avec des équipements américains, le soutien politique américain, les financements américains. Bush déclare que Sharon, qui de n’importe quel point de vue est un criminel de guerre, est un homme de paix, ce qui revient à cracher sur les vies des Palestiniens innocents massacrés par Sharon et son armée de criminels. Et il a l’affront de déclarer qu’il agit au nom de Dieu, et que lui et son administration agissent pour servir un "Dieu juste et fidèle".

Et plus incroyable encore, il fait la leçon au monde sur le défi de Saddam vis à vis des résolutions des Nations-Unies, alors qu’il soutient un pays, Israël, qui de façon quotidienne et depuis plus d’un demi-siècle, a défié 64 résolutions.

Faut-il que les régimes Arabes d’aujourd’hui soient dépendants et inconsistants pour ne pas mettre en avant, et publiquement, de tels faits. Beaucoup d’entre eux ont besoin de l’aide économique américaine. Beaucoup d’entre eux craignent leur propre peuple et ont besoin de l’aide américaine pour se maintenir au pouvoir. Beaucoup d’entre eux pourraient être accusés des mêmes crimes contre l’humanité. En conséquence ils ne disent rien, et se contentent d’espèrer et de prier pour que la guerre passe et qu’à la fin leur pouvoir subsiste.

Mais il est aussi un grand et noble fait : c’est que pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale il y ait une telle protestation contre la guerre, et ceci sans attendre que cette guerre ait lieu. C’est sans précédent et ceci pourrait devenir le fait politique central de cette nouvelle ère globale dans laquelle nous ont précipités les Etats-Unis et leur statut de super-puissance. Cela prouve que malgré l’impressionnant pouvoir manié par des autocrates et des tyrans tels Saddam Hussein et ses adversaires américains, malgré la complicité des moyens d’informations qui ont volontairement ou non contribué à la course à la guerre, malgré l’indifférence et l’ignorance d’une grande partie des gens, une action de masse et une protestation de masse sur la base d’une appartenance à la communauté humaine restent de formidables outils de résistance.

Appelez cela "armes du faible" si vous voulez. Mais qu’ils aient réussi à tempérer les plans belliqueux des poulets déguisés en faucons de Washington et de leurs partenaires associés, comme ceux des millions de monothéistes intégristes (Chrétiens, Juifs, Musulmans) qui croient en les guerres de religion, est une grande source d’espoir pour notre époque.

Où que j’aille pour parler ou informer contre ces injustices, je n’ai jamais trouvé qui que ce soit approuvant la guerre. Notre tâche, en tant qu’Arabes, est de lier notre opposition à l’action américaine contre l’Iraq à notre soutien aux droits de la personne en Irak, en Palestine, en Israël, au Kurdistan et partout ailleurs dans le monde Arabe - et aussi d’obliger les autres à établir le même lien, qu’il soit Arabe, Américain, Africain, Européen, Australien et Asiatique.

Ce sont des objectifs pour le monde, pour l’humanité, et non de simples problèmes de stratégie pour les Etats-Unis et autres pouvoirs dominants. Nous ne pouvons en aucun cas joindre notre silence à une politique de guerre qui, d’après ce qu’a annoncé ouvertement la Maison Blanche consistera à envoyer de 300 à 500 missiles de croisière par jour (800 durant les premières 48 heures de la guerre) submergeant la population civile de Bagdad dans le but de produire un état de choc et de terreur [shock and awe - N.d.T], ou encore un cataclysme humain du style Hiroshima sur le peuple irakien, comme l’a déclaré un certain Mr (ou Dr ?) Harlan Ullman plein de vantardise. Remarquons que durant la guerre du Golfe de 1991, un tel niveau de dévastation humaine n’avait pas même été atteint après 41 jours de bombardements. Et les Etats-Unis ont 6000 missiles "intelligents" [smart missiles - N.d.T] prêts pour ce travail. Quelle sorte de Dieu voudrait que ceci soit une annonce de sa venue pour Son peuple ? Et quelle sorte de Dieu déclarerait que de tels actes apporteront démocratie et liberté non seulement au peuple irakien mais à l’ensemble des peuples du Moyen-Orient ?

Ce sont des questions auxquelles je n’essaierai jamais de répondre. mais je sais que si quoi que ce soit d’équivalent se produit sur n’importe quelle population du globe, ce sera un acte criminel, et ses responsables seront des criminels de guerre passibles des lois de Nuremberg auxquelles les Etats-Unis eux-mêmes ont tant contribué dans leur formulation. Ce n’est pas pour rien que le général Sharon et Shaul Mofaz souhaitent la guerre et prient George Bush. Qui sait quelles horreurs peuvent encore être commises au nom de Dieu. Nous devons tous élever nos voix et manifester, encore et toujours.

Nous avons besoin de pensée créative et d’action intrépide pour empêcher que se réalisent les cauchemars planifiés par l’équipe docile et professionnelle en place à Washington, à Tel Aviv et à Bagdad. Si ce qu’ils ont en tête est ce qu’ils appellent "sécurité maximum", alors les mots n’ont plus de sens commun. Le mépris de Bush et Sharon pour la population non-blanche de ce monde est évident. La question est maintenant de savoir combien de temps il vont encore pouvoir se tirer d’affaire ?


Edward Said

Site internet : http://www.edwardsaid.org

article in Al-Ahram Weekly (hebdomadaire égyptien) du 13 février 2003

traduit de l’anglais par CCIPPP


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