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5 septembre 2010
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| Partir en Palestine, agir, témoigner, rompre l'isolement : des citoyens avec le peuple palestinien |
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Penser l’avenir
Edward Said
publié le vendredi 4 février 2005. Nous sommes un peuple parce que nous avons une société qui fonctionne et qui survit - et elle survit depuis 54 ans - malgré tous les abus, tous les tournants cruels de l’histoire, tous les malheurs dont nous avons été victimes, toutes les tragédies que nous avons endurées en tant que peuple. mai 2002
Le climat politique et moral qui règne aujourd’hui est grossier et réducteur ; les médias jouent un rôle destructeur en étant responsables, presque à eux seuls, de sortir les attentats-suicides de leur contexte, à savoir l’occupation illégale par Israël des territoires palestiniens depuis 35 ans. De plus, ce climat favorise, de plus en plus, le point de vue israélien et maintient la puissance les Etats-Unis non discutée. La guerre contre le terrorisme domine entièrement l’ordre du jour international et, sur le plan arabe, l’incohérence et la fragmentation règnent plus que jamais. Les instincts meurtriers de Sharon ont été renforcés (si tel est le terme adéquat) par tous les facteurs susmentionnés et atteignent aujourd’hui leur paroxysme. Cela veut dire, en fait, qu’il peut causer plus de tort et plus impunément que jamais. Cependant, ses efforts voire toute sa carrière sont minés par l’échec qui accompagne la négation ferme et la haine et qui, à terme, n’entraîne ni le succès politique ni la victoire militaire. Les conflits entre les peuples, tel que le conflit israélo-palestinien, renferment des éléments qui ne peuvent être anéantis par les chars et la puissance aérienne. Une guerre menée contre des civils non-armés - quel que soit le nombre de fois où Sharon répète lourdement et inconsciemment ces mantras stupides sur la terreur - ne peut jamais aboutir à une solution politique durable semblable à celle dont il rêve. Les Palestiniens ne vont pas disparaître. Par ailleurs, Sharon sera quasi-certainement déshonoré et rejeté par son propre peuple. Il n’a aucun projet, outre la destruction de tout ce qui se rapporte à la Palestine et aux Palestiniens. Même dans cette fixation enragée sur Arafat et la terreur, il ne réussit qu’à renforcer le prestige de l’homme tout en attirant l’attention sur la monomanie aveugle de sa propre position. En fin de compte, c’est à Israël de régler son problème. En ce qui nous concerne, notre principal souci moral est de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour assurer notre survie malgré les souffrances et la destruction considérables causées par la guerre criminelle. Lorsqu’un politique renommé et respecté comme Zbigniew Brzezinski dit ouvertement sur une chaîne de télévision nationale qu’Israël se comporte comme le régime suprémaciste blanc de l’Afrique du Sud du temps de l’Apartheid, l’on peut être certain qu’il n’est pas le seul à avoir cette opinion et qu’un nombre croissant d’Américains et d’autres sont de plus en plus désenchantés voire dégoûtés par Israël et le considèrent comme une pupille trop coûteuse qui draine les Etats-Unis, entraîne leur isolation et porte atteinte à la réputation du pays auprès de ses alliés et de ses citoyens. La question demeure : Que pouvons-nous apprendre de la crise actuelle, en ces moments très difficiles, afin de l’inclure dans nos projets d’avenir ? Les propos que je vais tenir maintenant sont très sélectifs, mais ils sont le fruit modeste de plusieurs années de lutte en faveur de la cause palestinienne au titre de personne qui appartient à la fois au monde arabe et au monde occidental. Je ne prétends pas tout savoir ni pouvoir tout dire, mais j’aimerais vous faire part de quelques pensées qui pourront être utiles en ces temps difficiles. Les quatre points qui suivent sont interdépendants. 1- Pour le meilleur et pour le pire, la Palestine n’est pas simplement une cause arabe ou islamique, elle est importante pour plusieurs mondes différents, contradictoires mais sécants. Œuvrer pour la Palestine suppose nécessairement être conscient de ses différentes dimensions et les étudier régulièrement. A cette fin, il nous faut un leadership hautement éduqué, vigilant et sophistiqué et bénéficiant d’un soutien démocratique. Il nous faut tout d’abord, comme Mandela ne se lassait jamais de le répéter concernant son propre combat, être conscient que la Palestine est l’une des grandes causes morales de notre temps. Par conséquent, nous devons la considérer comme telle. Il ne s’agit pas de commerce, ni de négociations de troc, ni de construction de carrières. C’est une cause juste qui devrait permettre aux Palestiniens d’avoir le dessus moral et de le maintenir. 2- Il existe différents genres de pouvoir, le militaire étant bien entendu le plus évident. Ce qui a permis à Israël de faire ce qu’il fait aux Palestiniens depuis 54 ans est le fruit d’une campagne minutieusement et scientifiquement planifiée visant à valider les actions d’Israël tout en dévalorisant et effaçant les actions palestiniennes. Il ne s’agit pas simplement de maintenir une armée puissante mais d’organiser l’opinion publique, notamment aux Etats-Unis et en Europe occidentale ; c’est une puissance résultant d’un travail lent et méthodique qui permettrait de s’identifier facilement avec la position d’ Israël alors que les Palestiniens sont perçus comme les ennemis d’Israël, donc comme des gens répugnants, dangereux et contre " nous ". Depuis la fin de la Guerre Froide, l’Europe s’est affaiblie au point de ne quasiment plus avoir voie au chapitre en matière d’organisation de l’opinion, de l’image et de la pensée. Les Etats-Unis (outre la Palestine elle-même) sont, donc, le champ de bataille principal. Cependant, nous n’avons jamais appris l’importance de systématiquement organiser notre action politique au niveau de la masse dans ce pays afin que l’Américain moyen n’associe pas automatiquement le mot " terrorisme " au mot " Palestinien ". Ce genre d’action protège véritablement tous les acquis que nous aurons obtenus grâce à la résistance sur le terrain contre l’occupation israélienne. Si Israël peut nous traiter de la sorte et impunément, c’est parce que nous ne sommes pas protégés par un organisme d’opinion qui dissuaderait Sharon de perpétrer ses crimes de guerre et de dire qu’il a fait cela pour combattre le terrorisme. Citons un exemple. De nos jours, le matraquage des images diffusées par CNN dans lesquelles l’expression " attaque-suicide " est répétée cent fois par heure a un impact immense notamment sur le consommateur et le contribuable américain. Nous faisons, donc, preuve d’une négligence impardonnable en n’ayant pas une équipe de personnes comme Hanane Ashrawi, Leila Shahid, Ghassan Khatib, Afif Safie - pour ne mentionner que quelques uns - présente à Washington et prête, à tout moment, à aller sur le plateau de CNN ou d’une autre chaîne pour donner la version palestinienne des choses, expliquer le contexte et la vision palestiniens et pour nous donner une présence morale et narrative positive et non simplement négative. Nous avons besoin d’un leadership futur qui comprenne que c’est l’une des leçons de base de la politique moderne dans cette ère de la communication électronique. Ne pas avoir compris cela fait partie de la tragédie d’aujourd’hui. 3- Ca ne sert à rien d’agir sur le plan politique et d’une manière responsable dans un monde dominé par une super-puissance si nous n’avons pas une connaissance profonde de cette super-puissance, c’est-à-dire si nous ne connaissons pas les Etats-Unis, leur histoire, leurs institutions, leurs courants et contre-courants, leur politique, leur culture et, surtout, si nous n’avons pas une maîtrise parfaite de leur langue. Entendre nos porte-paroles et les autres Arabes tenir les propos les plus ridicules sur les Etats-Unis pour se jeter ensuite à leur merci, les insulter un instant pour demander leur aide l’instant d’après, et tout cela dans un anglais lamentablement incorrect et haché révèle un état d’incompétence tellement primitif qu’il donne envie de pleurer. Les Etats-Unis ne sont pas monolithiques. Nous avons des amis et des amis potentiels. Nous pouvons cultiver, mobiliser et exploiter nos communautés et celles, affiliées, qui vivent ici afin qu’elles deviennent une partie intégrante de notre politique de libération tel que les Sud-Africains l’on fait ou encore les Algériens, en France, pendant leur lutte pour la libération. Ce qu’il nous faut c’est de la planification, de la discipline et de la coordination. Nous n’avons malheureusement toujours pas compris la politique de non-violence. Nous n’avons pas non plus compris le pouvoir d’essayer de s’adresser directement aux Israéliens, comme le CNA s’était adressé aux Sud-Africains blancs dans le cadre de sa politique d’inclusion et de respect mutuel. La coexistence est notre réponse à l’exclusivité et la belligérance israéliennes. Il ne s’agit pas d’un compromis mais de la création d’une solidarité, et donc de l’isolation des " exclusivistes ", des racistes et des fondamentalistes. 4- La leçon la plus importante que nous devons apprendre sur notre compte se manifeste dans les tragédies qu’Israël perpètre dans les territoires occupés. En fait, nous sommes un peuple et une société et, malgré l’attaque israélienne féroce contre l’Autorité palestinienne, notre société fonctionne toujours. Nous sommes un peuple parce que nous avons une société qui fonctionne et qui survit - et elle survit depuis 54 ans - malgré tous les abus, tous les tournants cruels de l’histoire, tous les malheurs dont nous avons été victimes, toutes les tragédies que nous avons endurées en tant que peuple. Notre plus grande victoire contre Israël est que les gens comme Sharon ne peuvent pas voir cela et voilà pourquoi ils sont condamnés malgré leur grand pouvoir et leur terrible cruauté inhumaine. Nous avons surmonté les tragédies et les souvenirs de notre passé alors que les Israéliens comme Sharon ne l’ont pas fait. Il ira dans sa tombe comme un tueur d’Arabes et un politicien raté qui a amené plus de problèmes et d’insécurité à son peuple. Par contre, c’est sans aucun doute l’héritage d’un leader qu’il devrait laisser derrière lui afin que les générations futures puissent bâtir dessus. Sharon, Mofaz et tous les autres qui participent à leur campagne agressive et sadique de mort et de carnage n’auront laissé derrière eux que des tombes. La négation génère la négation. En tant que Palestiniens, nous pouvons dire que nous avons laissé une vision et une société qui ont survécu à toutes les tentatives de destruction. Et ce n’est pas rien. Il incombe à la génération de mes enfants et des vôtres de prendre la relève à partir d’ici d’une manière critique et rationnelle, avec espoir et tolérance. Edward Said
Article paru dans Palestine Times, mai 2002 Traduction de Lynne Frangié |