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Punition collective des civils palestiniens au Liban

Sophie McNeill
publié le dimanche 24 juin 2007.

Le 13 juin dernier, l’association Human Rights Watch émet une alerte : elle dénonce les détentions arbitraires de réfugiés palestiniens qui fuient le camp bombardé de Nahr el Bared et expose de nombreux cas de mauvais traitements.

Malgré cette alerte et les nombreux témoignages qui circulent, Isabelle Dellerba, dans Libération, continuait hier à relayer la propagande officielle avec une absence de recul qui fait plaisir à voir. Le paragraphe final de son article restera un des grands moments de la presse orwellienne :

Les membres du groupe seraient en outre appuyés par des Palestiniens du camp, des hommes recherchés par la justice mais aussi, semble-t-il, des membres d’autres partis voire de simples individus. En face, les militaires gagnent du terrain, mais lentement, pour épargner au maximum les vies humaines et parce qu’ils doivent également tenir compte d’un certain nombre de données liées à la complexité de la situation politique au Liban : interdiction de pénétrer dans le vieux Nahr el-Bared, pour ne pas trahir des accords passés avec les Palestiniens en 1969, obligation d’épargner au maximum les civils – 2 000 personnes résideraient encore dans le camp -, sous peine d’explosion dans les autres camps et néanmoins nécessité d’en finir au plus vite car les incidents sécuritaires se multiplient un peu partout. Pour l’édification du lecteur, je recommande plutôt la lecture du reportage de Sophie McNeill, publié hier sur Electronic Lebanon, dont voici la traduction intégrale. M.A


Alors que Mohammad s’approchait du checkpoint de l’armée libanaise à l’extérieur du camp de réfugiés palestiniens de Nahr al-Bared, il pensait que le cauchemar des trois dernières semaines était enfin terminé.

Ne pouvant fuir au milieu des échanges de tirs et du bombardement qui a rasé les maisons de du voisinage, la famille de Mohammad est restée coincée dans le camp depuis le début des combats entre le groupe islamiste du Fatah al-Islam et l’armée libanaise.

Le point de contrôle de l’armée représentait un asile sûr pour ces civils palestiniens désespérés. Au lieu de cela, déclare Mohammad, c’est là que son voyage dans la torture a commencé.

J’ai rencontré Mohammad après avoir entendu de nombreuses histoires de jeunes hommes palestiniens qui, après avoir fui les combats de Nahr al-Bared, avaient été détenus de manière systématique par les services de renseignement de l’armée libanaise et, pour nombre d’entre eux, physiquement malmenés.

La plupart étaient trop effrayés pour accepter d’être interviewés, mais samedi matin un jeune homme est venu me trouver au camp de réfugiés de Baddaoui, où plus de 18000 réfugiés de Nahr al Bared ont trouvé refuge. Il m’a demandé si je voulais rencontrer son cousin qui venait apparemment d’être libéré par l’armée libanaise la nuit précédente.

Le cousin m’a mené à travers un dédale de ruelles surpeuplées et environ six séries d’escaliers, et j’ai trouvé Mohammad assis avec précaution sur un canapé, entouré par sa famille. Il enlève sa chemise et me montre les énormes contusions qui couvrent son dos et le haut de ses bras ; de longues rayures rouges sont aussi visibles.

« Je suis parvenu à échapper au combat avec ma femme, mes enfants et ma tante, » commence-t-il. « Mais dès que nous avons quitté du camp, les soldats nous ont séparés en deux groupes. Ils ont laissé les femmes et les enfants partir, et ont menotté les hommes. »

Puis, raconte Mohammad, on leur a bandé les yeux et ils ont été emmenés dans un grand camion militaire. « On ne nous permettait pas de lever la tête. Nous devions regarder le plancher et quand quelqu’un relevait la tête, ils commenceraient à dire "baisse la tête, chien" et vous receviez un coup sur la tête. »

Les soldats libanais ont commencé à insulter les Palestiniens, dit Mohammad. « Ils répétaient "Nous allons vous baiser, vous autres Palestiniens ; nous allons baiser vos mères et vos femmes", », raconte-t-il. « Nous allons baiser les Palestiniens du plus petit du plus grand. Votre peuple ne mérite pas de vivre ; vous devriez être massacrés jusqu’au dernier. »

Mohammad dit qu’ils ont été menés au camp militaire de Kobbeh près de Tripoli. Après un jour et une nuit d’interrogatoire sans interruption, on a dit à Mohammad qu’il allait être relâché. Mais au lieu de cela, on lui a à nouveau bandé les yeux et il a été conduit après deux heures de trajet à ce qu’il a pensé être le Ministère de la Défense près de Beyrouth, la première des destinations qu’il visiterait dans les quatre jours qui ont suivi.

(J’ai été arrêtée pour avoir filmé trop près du camp de Nahr al-Bared, et emmenée au camp militaire de Kobbeh à Tripoli, quatre jours avant la date à laquelle Mohammad dit y avoir été retenu. En me rendant pour être interrogée par les services de renseignement militaire, j’ai traversé une pièce remplie de jeunes Palestiniens accroupis au sol, surveillés par des soldats libanais. Recevant des excuses et me voyant offrir un excellent expresso, mon traitement en tant que journaliste occidental a été de première classe. Mais il était intéressant d’être assise dans le bureau du commandant et de voir un certificat accroché au mur indiquant qu’il était diplômé d’un programme du US Central Command et qu’il avait suivi une formation militaire étatsunienne en « debriefing, entretien et interrogatoire » [debriefing, interviewing and elicitation].)

À son arrivé à ce qu’il dit être le Ministère de la Défense, Mohammad raconte que des soldats les ont forcés, lui et d’autres hommes, à s’agenouiller au sol pendant « ce qui m’a semblé durer une journée entière. » « À chaque fois que nous voulions étendre les jambes, ils nous battaient, » dit-il. « Nous disions, "Pour l’amour de Dieu, laissez-nous étendre les jambes !" Et ils nous répondaient, "Quel dieu ? Il n’y a pas de dieu ici." »

Après deux jours, Mohammad dit qu’un interrogateur l’a emmené dans une pièce et a commencé à le battre. « Ils me fouettaient, » dit Mohammad. « C’est de là que viennent les marques sur mon dos. Un grand fouet avec du métal dessus. » Mohammad dit que d’autres hommes sont arrivés et ont commencé à le battre et à le frapper sur la tête. « Ils m’ont frappé sur l’estomac ; j’ai dit "S’ils vous plait, arrêtez, j’ai mal à l’estomac." Et ils ont dit, "Ah bon, il te fait mal ? Alors nous allons le niquer." »

Ensuite, les hommes ont apparemment commencé à projeter Mohammad contre les murs et à le jeter par terre. « Le type principal n’arrêtait pas de demander, "Pour qui tu travailles ?" J’ai dit que je ne travaillais pour personne. Il disait, "Tu les as aidés, tu étais là-bas !" »

En effet, beaucoup de Libanais accusent les Palestiniens d’avoir « abrité » le Fatah al-Islam a l’intérieur du camp de Nahr al Bared, même si le gouvernement libanais savait que le groupe s’y trouvait depuis que les combattants avaient tenu une conférence de presse et étaient passés à la télévision libanaise en mars dernier.

« Les soldats répétaient "Si vous n’avez rien à voir avec eux pourquoi ne les avez-vous pas chassés ? Pourquoi votre OLP n’a rien fait contre eux ? Nous allons vous massacrer comme vous avez massacré nos soldats," » raconte Mohammad. « Je répétais que je n’avais rien à voir avec eux, que nous sommes des civils. Que nous sommes contre les meurtres. »

Mohammad dit qu’il a été forcé de se tenir debout pendant des heures, et qu’ils le frappaient s’il commençait à s’endormir, et qu’ils l’avaient menacé de le torturer avec des fils électriques. Mais le pire moment est survenu, dit-il, quand un des soldats a pointé son arme contre sa tête. « Il a mis son pistolet près de ma tête et a dit "Je pourrais aussi bien te tuer, tu n’es qu’un chien. Personne ne le saurait." »

Mohammad dit qu’il a été obligé de dormir au sol dans une pièce avec de la boue au sol en utilisant ses tongues comme oreiller. « Nous voulions nous laver et prier mais ils ne nous ont pas autorisés à le faire, » dit-il.

Les insultes étaient presque aussi douloureuses que les coups, dit Mohammad. « Si nous les touchions, ils nous frappaient et disaient "Vous êtes des gens sales, et vos familles sont toutes sales." "Ne me touche pas, tu es sale, tu es Palestinien, tu es un clebs[*]", disaient-ils. »

Après cinq jours, Mohammad dit qu’ils l’ont mis dans un camion, conduit à la base militaire de Tripoli et l’ont libéré. « Ils ont appelé mon nom et je suis descendu du camion, et un officier du renseignement m’a dit, "Tu es un clebs, un fils de clébard. Tire-toi de là." »

Nadim Houry, du bureau de Beyrouth de Human Rights Watch (HRW), a recensé de nombreux cas de Palestiniens au camp de Baddaoui qui ont été détenus et ont subi des mauvais traitements. « Cela va des coups en détention à des détentions de quatre ou cinq jours sans chefs d’accusation, » dit Houry, « des jeunes Palestiniens sont arrêtés aux checkpoints militaires dans tout le Liban et parfois battus du seul fait qu’ils sont Palestiniens. »

Houry dit que HRW reconnaît le droit de l’armée à interroger les gens qui quittent le camp de Nahr al Bared pour déterminer s’ils sont des membres du Fatah al-Islam, mais pas l’usage de traitements illégaux et abusifs.

« Cela a créé une situation dans laquelle les Palestiniens ont peur non seulement de quitter Nahr al-Bared, mais même de simplement quitter le camp de Baddaoui où ils sont actuellement, » explique Houry.

Et, explique Houry, si l’armée pensait réellement que les hommes palestiniens étaient liés au Fatah al-Islam, pourquoi ont-ils été relâchés ?

« Ils ont été interrogés et relâchés. Cela signifie évidemment qu’il n’y avait aucune preuve qu’ils étaient des membres du Fatah al-Islam. Mais le plus important, c’est que même s’ils avaient été des membres du groupe, cela ne justifie pas le recours aux mauvais traitements, » conclut-il.

Cependant, ces accusations d’abus et de torture de la part de l’armée libanaise tombent dans l’oreille d’un sourd ici au Liban. Les souvenirs de la brutale guerre civile, associés à l’idée que les Palestiniens sont d’une manière ou d’une autre complices du Fatah al-Islam et de la mort de plus de soixante-dix soldats libanais, ont créé une ambiance pour un soutien inconditionnel aux militaires.

Pour le mouvement pro-gouvernemental du 14 Mars, ce conflit donne l’occasion parfaite de prouver que l’armée libanaise est « forte » et et qu’« elle peut défendre la Patrie », ce qui renforce leur argument qu’il n’y a plus besoin d’une Résistance et que le Hezbollah doit être désarmé. Mais il n’y a pas que le 14 Mars qui apporte son soutien ; la majorité du public libanais s’est uni derrière les attaques de son armée contre Nahr al Bared d’une manière qui n’a pas de précédent.

Des manifestations rassemblant des milliers de personnes se sont déroulées en soutien à l’armée et des affiches avec des slogans en faveur de l’armée ont été installées à travers tout le pays. L’affiche la plus répandue est un grand panneau qui semble apparaître tous les 300 mètres sur la route qui mène à Tripoli. Sur un fond de camouflage militaire, il est écrit « al-Amru Lak », une expression habituelle qu’on peut traduire « À vos ordres ».

La presse locale porte aussi une responsabilité pour encourager les Libanais à donner de manière inconditionnelle l’autorisation à l’armée de recourir à n’importe quel moyen pour rétablir l’« ordre ». L’armée a interdit aux journalistes de filmer les soldats n’importe où à proximité du camp et dans les checkpoints environnants – un ordre que la plupart des médias libanais ont rempli avec dévouement.

Après avoir interviewé Mohammad et filmé ses blessures, j’ai offert gracieusement le reportage à différentes chaînes de télévision libanaises, mais personne n’a voulu y toucher. Un rédacteur de New TV, bien connu pour ses reportages critiques sur le gouvernement libanais, m’a dit, « L’armée a le droit de tout faire quant à Fatah al-Islam et pour empêcher les attaques terroristes à l’intérieur du Liban. »

La réponse de la télévision du Hezbollah al-Manar était plus compatissante. « Vous voyez, nous adorerions traiter de cela, » m’a expliqué mon contact, « mais nous ne pouvons dire quoi que ce soit contre l’armée en ce moment ; c’est un sujet trop sensible. »

Répondant à ces accusations, le porte-parole du bureau de presse de l’armée libanaise a dit que les Palestiniens étaient des « menteurs » et que « nous ne blessons jamais personne, et en particulier pas s’il s’agit de civils. »

Le porte-parole a même nié que les Palestiniens étaient systématiquement emmenés par l’armée et interrogés après leur départ du camp de Nahr al-Bared, une pratique que moi et d’autres journalistes ont pourtant vue de leurs propres yeux (même si nous n’avons pas été autorisés à la filmer).

Quant à Mohammad, son expérience l’a laissé avec un sentiment de perte et de vulnérabilité en tant que Palestinien au Liban. « Nous savons que les Israéliens sont nos ennemis, mais là ce sont des Arabes… », dit-il.

Mohammad pense que les Palestiniens ne vont pas oublier facilement l’injustice dont ils pensent avoir été les victimes de la part de l’armée libanaise. « La façon dont l’armée libanaise nous a traités a provoqué beaucoup de haine parmi nous à l’encontre de l’armée libanaise, » dit-il.

« Cela va encourager les gens à rejoindre des groupes pour se venger et j’ai entendu de mes propres oreilles des gens dire, c’est OK. C’est seulement une question de temps. Ceux qui ont été humiliés ne vont pas simplement oublier, » prévient-il. « Certains Palestiniens détestent maintenant les Libanais en tant que peuple, et pas seulement les leaders libanais. Leur armée a maintenant créé une haine entre le peuple libanais et le peuple palestinien. »

Les noms dans ce reportage ont été changés pour protéger l’identité des personnes. Sophie McNeill est reporter à Dateline, un programme international d’information de la chaîne publique australienne SBS TV. Elle vit à Beyrouth.

Sophie McNeill, Electronic Lebanon, 22 juin 2007

http://tokborni.blogspot.com/2007/06/punition-collective-des-civils.html


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