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Une veuve pleure, une armée ment (Kara Newhouse, Palestine Monitor)

publié le samedi 26 juin 2010.

"La semaine dernière, Palestine Monitor relatait comment la police israélienne a abattu Ziad Jilani, habitant de Shu’fat de 39 ans, dans le quartier Wadi Joz de Jérusalem-Est. À présent, sa veuve, citoyenne américaine, se penche sur la vie et la mort de son mari ainsi que sur le chemin qu’il lui a fait parcourir"


http://www.palestinemonitor.org/spip/spip.php?article1457

Traduction : M.C.

Une veuve pleure, une armée ment

Kara Newhouse, Palestine Monitor

20 juin 2010

La semaine dernière, Palestine Monitor relatait comment la police israélienne a abattu Ziad Jilani, habitant de Shu’fat de 39 ans, dans le quartier Wadi Joz de Jérusalem-Est. À présent, sa veuve, citoyenne américaine, se penche sur la vie et la mort de son mari ainsi que sur le chemin qu’il lui a fait parcourir

Moira Jilani se rappelle précisément ce qu’elle a vécu, "J’étais heureuse ce jour-là. Nous allions sortir faire la fête, parce que les enfants avaient terminé les examens la veille", me dit-elle dans la maison son beau-frère, chez qui elle passe ses journées depuis la mort de Ziad, le 11 juin. "Nous étions en train de faire du ménage et de nous débarrasser des vêtements d’hiver. Nous avions mis la musique fort, les filles dansaient. Nous étions prêtes à partir."

"Quand Aya [sa nièce] est venue frapper à la porte, elle pleurait, elle avait tout le visage inondé de larmes. Elle a dit : ’Ma maman te demande. Viens tout de suite’. J’ai dit : ’Aya, Aya, c’est Ziad ?’. Elle n’a rien dit. Elle n’a pas rien pu dire. J’ai su qu’il était mort."

Moira n’est au bord des larmes qu’une seule fois au cours de notre entrevue de trois heures. La plupart du temps, la colère l’emportant sur l’émotion, elle parle d’une voix métallique de l’assassinat de Ziad et de l’injustice qu’il représente d’une façon plus générale. "Un soldat a abattu un gars aujourd’hui. Quelles sont les autres nouvelles ? C’est comme çà que tout le monde entier voit çà", dit-elle. "Tous les jours, on entend quelque chose du genre, mais cette fois, çà ne va pas passer inaperçu. Mon mari, il a été tué brutalement. Si vous entendiez dire que quelqu’un a fait çà à un chien, vous pleureriez. Mais entendre qu’on l’a fait à un être humain…". Sa voix se brise.

Les sœurs de Jilani ont qualifié la mort de leur frère d’inutile, en soulignant que s’il avait commis un crime, la police aurait dû l’arrêter et mener une enquête. À la place, les agents lui ont tiré dans la tête à bout portant alors qu’il était à terre, déjà blessé par balles. Au départ, Haaretz a présenté ce meurtre comme la conséquence d’une "attaque terroriste présumée" et dit que Jilani avait apparemment heurté trois agents de la police des frontières avec son camion, mais l’article de mercredi d’Amira Hass énumère d’autres explications possibles de l’incident : alors que la circulation était intense et que des piétons revenaient de la prière du vendredi, des témoins ont signalé avoir vu des gens jeter des pierres sur les agents de police. Selon certains, ces pierres ont atteint la voiture de Jilani et lui ont fait faire une embardée. Des milliers de Palestiniens ont afflué dans le quartier de Shu’fat, où habitait Jilani, dans les deux jours qui ont suivi sa mort. Jilani n’appartenait à aucun mouvement politique, mais il a été prestement étiqueté "Shaheed (martyr) Ziad Jilani." sur les affiches.

"En anglais, quand les gens pensent ’martyr’, ils se disent ’il est allé à la guerre, il est devenu martyr’ ", dit Moira. "Non. Il n’est pas allé à la guerre. Il est mort d’une mort islamique, sans armes. Il n’avait même pas un crayon pour se défendre. Par ici, un crayon est considéré comme une arme."

"Par ici" est bien loin des pays d’origine de Moira, les USA et la Barbade. Elle a rencontré Ziad au Texas au début des années 1990, alors qu’elle dirigeait une pizzeria de la chaîne Sbarro. Il faisait des études à l’université Texas A&M. "Nous avons été inséparables depuis le jour où nous nous sommes rencontrés", dit-elle. "Mon mari était que le genre d’homme qu’on a envie de connaître rien qu’en le voyant. Ses yeux racontaient une histoire. Pour moi, ils dansaient."

Six mois après avoir épousé Ziad, Moira était enceinte et est allée pour la première fois en Palestine pour le mariage de son beau-frère. ’J’étais très hésitante quand nous sommes arrivés ici, parce que jusque là, tout ce que j’avais vu dans la presse, c’était que les Palestiniens jetaient des pierres et ce genre de choses — j’étais très influencée par la propagande", dit-elle.

Elle est vite tombée amoureuse de la patrie de son mari, et le couple a décidé de rester à Shu’fat. "Je ne parlais pas un mot d’arabe, mais j’ai le bonheur d’avoir une merveilleuse famille autour de moi.", explique Moira. "Mes enfants ont tellement d’oncles, tellement de tantes, tellement de cousins. Ils se voient tous les jours, ils passent les voir. Ce n’est pas comme la vie en Amérique où ce sont juste des amis [que voient les enfants]. Je n’avais jamais vécu le bonheur d’avoir une famille si nombreuse et aimante. C’était merveilleux."

Depuis la mort de Ziad, cette très grande famille et le petite habitation qu’elle occupe ont pris encore plus d’importance. La veille [de notre entrevue], Moira a trouvé sa deuxième fille, Mirage, en train de pleurer sur des photos de son père. L’adolescente a dit à sa mère qu’elle avait peur d’oublier son père. Moira a répondu : "Déjà ? Il vient de mourir. Ne t’en fais pas, personne ici ne te laissera oublier ton père".

La famille sourit en racontant ses voyages à Jéricho, quand Ziad emmenait ses filles et leurs cousins conduire son camion sur une route déserte. "Nous allions y faire des barbecues avec toute la famille. Tous les enfants voulaient venir rien que pour qu’il les fasse conduire — même les voisins", raconte Moira.

L’entrée de Moira dans la famille Jilani a changé sa façon de voir le monde bien avant qu’un policier israélien ne tue son mari. Elle raconte comment elle a réagi devant le traitement discriminatoire qu’a reçu Ziad à l’aéroport Ben Gurion la première fois qu’ils sont venus dans sa patrie occupée : "J’ai été choquée. J’avais parcouru le monde, mais jamais avec un Palestinien. Çà m’a ouvert les yeux".

Moira revient plusieurs fois sur l’oppression israélienne des Palestiniens en Cisjordanie et à Gaza ainsi qu’à Jérusalem-Est, et Moira jure de ne pas laisser la mort de son mari passer aux pertes et profits. "Je dirai à qui veut l’entendre que ses impôts servent à payer les balles qui ont traversé la tête de mon mari. Qu’ils servent à payer pour que les avions aillent bombarder Gaza."

Les autorités israéliennes ont dit à Moira qu’elles mènent une enquête interne sur la mort de son mari. Mardi, elles ont confisqué l’ordinateur portable de son mari. On ne lui a pas remis de rapports médicaux sur son mari, et on ne lui a pas dit où se trouve son véhicule, qui contient peut-être des preuves confirmant les témoignages selon lesquels des pierres l’ont empêché de conduire normalement. Moira, dit-elle, a engagé des poursuites judiciaires sur la mort de son mari. Elle refuse d’entrer dans les détails mais affirme qu’elle n’acceptera pas de règlement à l’amiable. Ce combat continuera à définir sa vie.

"C’est la patrie de mes enfants. Elles devraient pouvoir y vivre en liberté. J’aime tant ce pays que je suis prête à y rester et faire le sacrifice d’une vie facile. Mon mari, hamdi’lillah (dieu merci), le chemin qu’il m’a fait parcourir… j’adore ce chemin. Je n’imaginais tout simplement pas qu’il allait prendre fin si vite.



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