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Raja Shehadeh, le Palestinien voyageur

publié le jeudi 16 septembre 2010.

Raja Shehadeh, le Palestinien voyageur

LE MONDE DES LIVRES

Benjamin Barthe

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AFP/ABBAS MOMANI / Contrairement aux écrivains voyageurs du XIXème siècle, Shehadeh pose un regard sans œillères sur sa terre.

Ce rituel, Raja Shehadeh ne peut plus s’y livrer avec la même insouciance. Les années qui ont passé, les rides qui ourlent son regard mi-rieur mi inquiet, n’en sont pas vraiment la raison. A mi-chemin de la vallée, il y a désormais une route, qui relie la colonie juive de Beit El à celle de Dolev, dont les toits de tuile rouge percent au milieu des sapins, sur une colline avoisinante. Sur cette route, il y a souvent des soldats, parfois un barrage. La course folle de sa jeunesse, sur une terre qui semblait sortie tout droit d’un chromo biblique, s’est transformée peu à peu en une marche à tâtons sur un terrain miné, fragmenté par les check points et défiguré jour après jour par les pelleteuses israéliennes.

C’est ce bouleversement géographique, ce lent effacement du paysage traditionnel de la Palestine intérieure, qui forme la trame de Naguère en Palestine, le dernier ouvrage de Raja Shehadeh, avocat de profession et écrivain, qui fut le fondateur d’Al-Haq, une ONG pionnière en matière de défense des droits de l’homme dans les territoires occupés. La version originale, publiée en 2007 en anglais, a reçu le prix Orwell. En six chapitres, qui couvrent les trente dernières années de sa vie et sont chacun centrés sur le souvenir d’un "sarha", ces promenades qu’il affectionne, l’auteur raconte comment les Palestiniens ont perdu la bataille de la terre.

Dans les défilés rocheux du désert de Judée et les champs de coquelicots des hauteurs de Ramallah, il dépeint un âge d’or, quand les murets des terrasses étaient encore couverts de vigne, de plants de tomates ou de concombres. Son écriture sent la camomille et le romarin, les criquets sautillent entre les virgules.

Avec l’exode rural et la concurrence du marché du travail israélien, les paysans quittent la terre, les murets s’éboulent et les sentiers des muletiers s’effacent. Puis la machine à coloniser se met en branle. A chaque nouveau lacet, Shehadeh se remémore une anecdote tirée de la bagarre acharnée qu’il mena dans les années 1980 contre les réquisitions de terre. Il évoque notamment un conseiller juridique israélien qui se plaisait à récolter des chardons sur les terrains lorgnés par les colons afin de prouver au juge, en cas de recours, que le sol n’était pas entretenu et que, par conséquent, la terre pouvait être confisquée sans porter tort à un paysan palestinien... Promenade et méditation, intime et historique, tout se mêle. "A bien des égards, la biographie de ces collines se confond avec la mienne, écrit Raja Shehadeh. Les victoires et les échecs de la lutte pour sauver cette terre sont aussi les miens."

Nul dolorisme dans ce récit. Entre deux exposés des tours de passe-passe de la bureaucratie militaire israélienne, l’écrivain-marcheur raconte comment il se fit aider par un soldat israélien, fusil en bandoulière, pour gravir un rocher escarpé. Et comment, au détour d’un sentier, il dut se jeter à terre, pour éviter une pluie de balles pas forcément tirées par ceux que l’on aurait imaginés...

Contrairement aux écrivains-voyageurs du XIXe siècle, comme Mark Twain qui arpenta la Palestine sans voir les Palestiniens, Shehadeh pose un regard sans oeillères sur sa terre. L’un des chapitres est consacré à sa rencontre inopinée avec un jeune colon juif et à la joute verbale qui s’ensuit, autour d’un narguilé parfumé au haschisch...

C’est aux dirigeants de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), et notamment au plus illustre d’entre eux, Yasser Arafat, qu’il réserve ses flèches les plus acérées. Au début des années 1990, ses mémos s’empilaient sur leurs bureaux, à Tunis, où l’OLP vivait en exil. Instruit par les ordres d’expropriation massifs qui passaient sous ses yeux, l’avocat expliquait comment Israël s’apprêtait à mettre la Cisjordanie en coupe réglée. En vain. L’accord de paix d’Oslo, signé en 1993, ne concéda aucun pouvoir de planification réel à l’Autorité palestinienne. "Oslo a enterré ma vérité ", écrit Shehadeh, qui cessa aussitôt après toutes ses activités publiques et s’abîma dans une longue dépression. Il s’en extirpa grâce à la marche et à l’écriture, où il investit toute l’éloquence qu’il réservait jusque-là aux prétoires israéliens.

Naguère en Palestine de Raja Shehadeh, traduit de l’anglais par Emilie Lacape, Galaade Editions, 368 p., 21,90 €.

Article paru dans l’édition du 13.08.10

http://www.lemonde.fr/livres/article/2010/08/12/raja-shehadeh-le-palestinien-voyageur_1398137_3260.html


30 juin 2010

Autobiographie d’un marcheur empêché

Raja Shehadeh est un juriste palestinien de Ramallah. Fondateur d’une ONG de défense des droits de l’homme avant la signature des accords d’Oslo, il a progressivement pris ses distances avec le militantisme au fur à mesure que s’enlisait le processus de paix israélo-palestinien.

Toute sa vie, il est parti en “sarha”, marchant dans les collines palestiniennes “sans but, sans restriction de temps ni de lieu”, allant “où son esprit le guide pour nourrir son âme et se ressourcer”. Ce sont les récits de ces promenades qui sont publiées aujourd’hui par les éditions Galaade sous un titre qui sonne comme une oraison funèbre : Naguère en Palestine.

Des dizaines de rapports, plus ou moins bien faits, plus ou moins équilibrés, ont décrit la réduction continue de l’espace accordé aux Palestiniens en Cisjordanie, aucun ne l’a montré avec l’acuité et la force d’un marcheur de plus en plus contraint qui voit au fil des années se modifier un paysage longtemps immobile, où Gaza relève d’un autre monde .

Nous avions déjà évoqué ici il y a tout juste un an, dans un ouvrage étonnant , l’une de ses promenades et une conversation fortuite avec un jeune colon au bord d’une rivière dans des effluves de hachisch. Le livre de Raja Shehadeh s’achève par un autre épisode, celui des “bergers masqués”, la rencontre dans une vallée longtemps arpentée par l’auteur avec de jeunes Palestiniens chargés, selon leurs dires, de surveiller le secteur, une terre devenue disputée. Une rencontre éprouvante car les deux jeunes se montrent particulièrement menaçants, doutant de l’identité du promeneur.

“Debout sur les ruines de l’un de mes endroits préférés, près de là où je suis né et où j’ai toujours vécu, écrit Raja Shehade, je sentis que les collines ne m’appartenaient plus. Je ne suis plus libre de venir m’y promener. Elles sont devenues dangereuses et je ne m’y sens plus en sécurité. Cette expérience marqua la fin d’une longue époque”.

A plus d’un titre, Naguère en Palestine constitue un précis unique en son genre du conflit israélo-palestinien.

http://israelpalestine.blog.lemonde.fr/2010/06/30/autobiographie-dun-marcheur-empeche/



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